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Rapport
fait au nom de la commission spéciale sur le projet
de loi relatif à la bioéthique
Table
ronde sur les greffes d'organes ou de cellules à partir
de donneurs vivants avec la participation de :
M. le Professeur Gérard BENOÎT, Secrétaire
général
de la société française de transplantation,
M. le Professeur Marc-Olivier BITKER, Unité de transplantation
rénale
et pancréatique, Hôpital de la Pitié-Salpêtrière
(Paris),
M. le Professeur Olivier BOILLOT, Unité de transplantation
hépatique, Hôpital Edouard-Herriot (Lyon),
M. le Professeur Jean-Paul COUETIL, Service de chirurgie cardiaque,
Hôpital Bichat (Paris),
M. le Professeur Didier HOUSSIN, Directeur général
de
l'Etablissement français des greffes,
M. le Professeur Henri KREIS, Unité de transplantation
rénale,
Hôpital Necker-Enfants malades (Paris),
M. le Professeur Jean-Paul SOULILLOU, Président du
Conseil scientifique de l'Etablissement français des
greffes,
M. le Professeur Jean-Paul VERNANT, Service d'hématologie
clinique,
Hôpital de la Pitié-Salpêtrière
(Paris),
M. Régis VOLLE, Président de la Fédération
nationale d'aide aux insuffisants rénaux (FNAIR)
(Extrait
du procès-verbal de la séance du 19 décembre
2001)
Présidence
de M. Alain Claeys, rapporteur,
puis de M. Bernard Charles, président
M.
Alain Claeys, rapporteur.
- Mesdames, messieurs, le projet de loi relatif à la
bioéthique prévoit d'élargir la catégorie
des donneurs vivants notamment en ouvrant cette possibilité
aux personnes entretenant avec le receveur des liens étroits
et stables, de nature à garantir le respect des principes
généraux du consentement libre et éclairé
et de la gratuité. Cet élargissement se situe
dans le contexte particulier d'un manque de greffons, ce qui
peut représenter d'ores et déjà un argument
pour le développement des greffes avec donneur vivant.
D'autre
part, il existe dans le monde une grande diversité
concernant la pratique de ce type de greffe. En 1993, aux
Etats-Unis, par exemple, ce type de greffe représentait
40 % du total des greffes. Cette proportion n'était
que de 4 % en France.
Mais
cette pratique divise, semble-t-il, la communauté médicale
et nous sommes là pour en discuter. En effet, pour
certains, le premier des principes médicaux est le
" ne pas nuire ". Comme l'écrit le professeur
Couetil dans la revue Le Courrier de la transplantation, "
Le risque vital et fonctionnel pour le donneur vivant doit
toujours être vivant dans nos préoccupations
et nos décisions, et reste le facteur limitant essentiel
de cette activité de transplantation ".
Il
nous appartient donc d'entendre les différents arguments
en présence. Je remercie mes collègues et nos
invités de participer à cet échange de
vues.
Permettez-moi
de vous présenter rapidement nos intervenants et je
demanderai ensuite à chacun d'eux d'intervenir cinq
minutes avant que nous n'engagions le débat.
M.
le professeur Gérard Benoît est chirurgien transplanteur
au service d'urologie du centre hospitalier universitaire
de Bicêtre et secrétaire général
de la Société française de transplantation.
Il nous présentera les arguments scientifiques et médicaux
qui militent en faveur d'un don d'organes entre personnes
vivantes.
M.
Jean-Paul Soulillou est président du Conseil médical
et scientifique de l'Etablissement français des Greffes.
Il dirige le centre de transplantation rénale de Nantes,
le plus important de France. Il nous fera un état des
lieux du don entre vivants, en termes de donneurs et de receveurs,
quels sont les principaux bénéficiaires du don
d'organe avec donneurs vivants et avec quels résultats.
Puis
nous aborderons les aspects plus spécifiques des greffes
à partir de donneurs vivants, selon les organes greffés.
Nous
entendrons le professeur Bitker, responsable du programme
de transplantation rénale et pancréatique et
coordonnateur de l'enseignement de néphrologie de l'UFR
de la Pitié-Salpêtrière. Il dressera un
état des lieux de la transplantation rénale
en France et abordera l'évaluation des résultats
de cette pratique, les problèmes éthiques qu'elle
soulève, en terminant par des propositions de modifications,
s'il l'estime nécessaire.
M.
Henri Kreis, professeur de néphrologie à l'université
de Paris, est chef du département de transplantation
d'organes à l'hôpital Necker. Il abordera les
aspects particuliers de la transplantation rénale chez
les jeunes enfants et il nous exposera les problèmes
spécifiques liés à cette population.
M.
Olivier Boillot, professeur de chirurgie digestive et responsable
de l'unité fonctionnelle de transplantation hépatique
de l'hôpital Edouard Herriot à Lyon, nous exposera
les caractéristiques de la transplantation hépatique
avec donneur vivant, tant en termes de comparaison avec les
greffes à partir de greffons cadavériques, la
pratique à l'étranger et les perspectives de
cette pratique.
M.
le professeur Jean-Paul Couetil est chirurgien au service
de chirurgie cardio-vasculaire de l'hôpital Bichat-Claude
Bernard et rédacteur en chef de la revue Le Courrier
de la transplantation. Il nous donnera un aperçu de
la transplantation lobaire pulmonaire à partir de donneurs
vivants, ses implications et ses résultats ainsi que
les problèmes éthiques particuliers qu'elle
soulève, compte tenu du taux élevé de
mortalité chez le receveur, 30 % par an. C'est donc
un sujet extrêmement important.
M.
Jean-Paul Vernant, chef du service d'hématologie clinique
du groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière,
est professeur en hématologie. Il nous expliquera les
particularités du recours à la greffe des cellules
souches hématopoïétiques que le projet
de loi prévoit d'insérer dans la catégorie
des tissus et cellules et non plus des organes. C'est là
une modification du projet. L'évolution des techniques
nécessite donc un cadre juridique garantissant la protection
des patients tout en permettant de s'adapter.
M.
Régis Volle, président de la fédération
nationale d'aide aux insuffisants rénaux nous présentera
le point de vue des patients en attente de greffe.
M.
Didier Houssin, directeur général de l'établissement
français des greffes abordera les aspects juridiques
et éthiques liés aux dons en matière
d'incitation, d'information et de consentement. Il nous résumera
les propositions de l'Etablissement français des greffes
pour améliorer la législation.
Je
dois excuser le professeur Cochat, spécialiste de transplantation
rénale chez l'enfant à l'hôpital Edouard
Herriot à Lyon. Il aurait souhaité participer
à notre table ronde mais il nous prie de l'excuser,
n'ayant pu reporter une consultation.
M.
Jean-Michel Dubernard. - Je souhaite m'adresser à mes
confrères pour leur expliquer que depuis dix-huit mois
nous avons eu toute une série d'auditions et d'ailleurs
certains ont déjà été auditionnés
par notre groupe. L'impression que j'ai eue de la part de
mes collègues, parlementaires cette fois, est que les
informations qui leur sont parvenues, soit en faveur soit
contre la transplantation à partir d'organes prélevés
chez le donneur vivant, étaient incomplètes,
pas tout à fait objectives et surtout pas tout à
fait étayées par un raisonnement établi
sur l'expérience d'un certain nombre de groupes.
Je
me sens, étant juge et partie, incapable d'être
objectif ! Mais quand j'ai entendu ce que j'ai entendu sur
les aspects positifs de la transplantation à partir
de donneurs vivants - être greffé sans trop attendre,
avoir des résultats incontestablement supérieurs
- et sur les aspects négatifs - les risques encourus
par le patient, les dérapages potentiels vers le commerce
d'organes ...- j'ai eu l'impression que tout cela n'était
pas tout à fait bien " métabolisé
" par mes collègues députés. Ils
avaient reçu des informations, certes, mais ces informations
n'étaient pas assez complètes et ne reposaient
pas sur un socle solide.
Telles
sont les raisons qui m'ont poussé à demander
à M. Claeys d'organiser cette réunion. C'est
l'état d'esprit dans lequel il faut que vous répondiez,
me semble-t-il, pour qu'à la fin de cette réunion,
on sache si, oui ou non, nous prenons une position claire.
M.
Alain Claeys, rapporteur.
- Nous sommes donc dans " une session de rattrapage ".(Sourires)
En tout cas, cette table ronde est utile. La commission a
souhaité approfondir un certain nombre de sujets et
notre collègue Dubernard a raison. C'est ce que nous
avons fait sur le clonage thérapeutique par une audition
particulière, laquelle était souhaitée
par lui et elle était souhaitable.
M.
Gérard Benoît.
- Quelles sont les greffes possibles ? Quel est le risque
pour le donneur ? Quel est l'avantage en termes de résultats
?
(M.
Benoît commente une série de diapositives.)
Trois
greffes sont possibles : pulmonaire, hépatique et rénale.
Je me suis basé sur les registres français,
américains et européens pour vous répondre.
Des
greffes pulmonaires sont faites aux Etats-Unis. Cent receveurs
ont été greffés avec deux personnes de
leur entourage, chacune ayant donné un lobe. Sur cette
série, aucun risque pour le donneur. M. Couetil vous
en reparlera sans doute en détail tout à l'heure.
Le
choix, c'est le registre européen. Ce diagramme vous
montre la grande augmentation des donneurs vivants faits chez
les adultes en transplantation hépatique en Europe.
Il
y a eu quatre décès sur 430 donneurs vivants
de foie en Europe. Vous pouvez lire les causes. M. Boillot
pourra entrer dans le détail. On voit bien que le risque
est de près de 1 % lorsqu'il s'agit de donneurs vivants
de foie.
On
voit l'avantage qu'il peut y avoir pour les receveurs. Cette
courbe du registre européen - elle date d'une semaine
environ - montre en haut la courbe des donneurs vivants ;
la courbe intermédiaire est celle qui concerne la coupure
du foie en deux pour faire deux greffes ; la courbe du bas
est celle des donneurs cadavériques. Les résultats
montrent que les greffes faites à partir de donneurs
vivants sont supérieures à celles faites avec
des cadavres.
Nous
avons donc vu le poumon et le foie. Pour le rein, Didier Houssin
pourra vous exposer les chiffres de l'Etablissement français
des greffes. Je vous indique ici les chiffres qui montrent
la survie du greffon en France avec un avantage aux greffes
faites à partir du vivant par rapport à celles
faites à partir de cadavres.
Pour
la mortalité, j'ai retrouvé le chiffre classique,
établi par Najarian : 20.000 greffes et 0,03 % de décès.
Les décès sont donc possibles mais ils sont
rares.
Un
chiffre m'a énormément surpris d'autant que
je ne le connaissais pas. En allant dans le registre américain,
j'ai vu les derniers chiffres de demi-vie du greffon fait
aux Etats-Unis. Un rein sur deux est efficace. Il est de dix
ans pour les reins prélevés chez des cadavres,
de dix-sept ans quand le rein est prélevé dans
l'entourage non familial, de seize ans quand c'est un frère
et beaucoup plus quand c'est un HLA identique mais, à
mon avis, ces chiffres sont sujet à caution.
D'après
ces chiffres du registre américain, on voit donc bien
que les donneurs vivants donnent une demi-vie du greffon supérieure
à celle des reins de cadavres.
Cette
diapositive fait apparaître en jaune l'augmentation
des greffes faites aux Etats-Unis ; la courbe en vert est
celle du nombre de greffes faites à partir de reins
de cadavres : pas d'augmentation ; la courbe rouge fait apparaître
une augmentation des dons du vivant.
Que
montre ce tableau compliqué et brut qui est sur Internet
? Il montre les greffes avec des vivants et des non-apparentés.
Il y a aussi celles que j'accepte volontiers, la famille,
les épouses et les amis. En pratique, cette augmentation
permet de distinguer deux parties : la famille, les épouses,
les concubins, les Pacsés, c'est-à-dire des
personnes qui ont déjà des "contrats"
avec leur partenaire ; puis les amis, pour lesquels les choses
me paraissent plus complexes.
Malgré
tout, on voit qu'une augmentation a été possible
et qu'il faut y réfléchir.
En
1998, la société dont je fais partie avec beaucoup
de mes collègues ici avait réfléchi aux
problèmes de la loi de bioéthique. Nous avions
insisté sur quelques points.
Il
fallait que les pouvoirs publics participent à l'information
à la fois sur le don du cadavre et sur le don du vivant.
Il
fallait étendre le don plus largement à la famille
génétique et aussi aux personnes émotionnellement
liées - époux, concubins et Pacs - et bien sûr
garder un contrôle juridique sérieux et important
de cette procédure.
Tels
sont les quelques points sur lesquels je voulais insister.
M.
Jean-Paul Soulillou.
- Monsieur le rapporteur, pour suivre plus spécifiquement
les questions que vous aviez suggérées dans
votre courrier, je vais essentiellement parler du rein. D'autres
collègues sont plus compétents que moi pour
parler d'autres organes.
Je
voudrais redire des choses que vous connaissez certainement
déjà et évoquer quelques points simples.
La
spécificité française par rapport au
faible nombre de transplantations à partir de donneurs
vivants devient un peu emblématique, parce que l'on
compare toujours classiquement la France aux Etats-Unis, laquelle
est maintenant isolée en Europe. Nos collègues
suisses - qui ne sont pas réputés pour être
des têtes brûlées - réalisent plus
de 50 % actuellement ; cela démarre aussi en Angleterre.
La France partage avec l'Espagne des chiffres inférieurs
à 5 %.
Je
ne crois pas que ce chiffre soit un signe de prudence mais
je l'analyse comme un manque.
M.
Houssin reviendra sur le fait que va paraître une information
très importante issue de l'Etablissement français
des Greffes, information qui va certainement changer les choses.
Cela dit, elles évoluent déjà en France
et à mon sens le chiffre sera cette année de
10 %. Une fois cette barre dépassée, nous le
savons, les choses décollent.
Nous
sommes donc dans une période intermédiaire où
la France va certainement rejoindre le peloton des autres
pays.
A
ce titre là, j'attire votre attention sur le fait que
cette loi que nous attendons tous va nous engager pour très
longtemps, peut-être une décennie. Certaines
choses nous paraissent maintenant quelque peu curieuses techniquement.
C'est par exemple la possibilité de pouvoir permettre
des échanges entre familles différentes, lorsqu'une
transplantation n'est pas possible parce que la compatibilité
des groupes sanguins ABO ne la permet pas.
J'attire
votre attention ! Il va falloir permettre ces échanges
car le but est de faire ce type de transplantation avec des
gens motivés qui ont des liens forts. C'est leur droit
de citoyen de pouvoir avoir accès à ce type
de technique. Cela fonctionne aux Etats-Unis. Pour le moment
en France ce n'est pas vraiment à l'ordre du jour mais
cela le deviendra dans cinq-dix ans. Je crois que la porte
doit être ouverte, évidemment avec un système
de commission de régulation pour que nous puissions
avoir un regard sur tous les aspects de ces échanges-là.
Deux
autres points me paraissent importants.
La
transplantation à partir de donneurs apparentés
dans le domaine du rein réglerait pratiquement le problème
français, problème énorme. Dans dix ans,
il y aura plus de 7000 personnes en attente. Le coût
financier est énorme mais le coût humain sera
encore plus difficile à supporter. L'attente pourra
durer dix ans pour des gens défavorisés. La
transplantation à partir de donneurs vivants résoudrait
donc une partie de ce problème.
C'est
une pratique qui, quantitativement et qualitativement, est
très importante. Il faut comprendre qu'elle permet
d'augmenter les greffes mais aussi leur qualité. Les
greffes durent plus longtemps, ce qui augmente l'effet simple
du nombre.
M'étant
intéressé à ce problème de transplantation
à partir de donneurs vivants et pour avoir discuté
beaucoup avec les malades, je sais que certaines familles
sont choquées que notre pays ne leur offre pas cette
possibilité. Des gens seraient prêts à
donner un rein à l'intérieur de leur famille
et ils sont choqués des difficultés qu'ils ont
à pouvoir réaliser ce don. Comme vous le savez,
certains essaient d'aller à l'étranger. Par
delà le problème médical, se pose aussi
cet important " problème citoyen ".
M. Marc-Olivier Bitker.
- Je veux insister sur plusieurs aspects.
Premièrement,
la loi bioéthique de 1994 insistait énormément
sur le recueil par le témoignage des proches de la
volonté du défunt lorsqu'il s'agit de transplantation
de rein de cadavre. Or il n'est probablement pas de meilleur
témoignage que celui d'un vivant qui peut non seulement
donner ou ne pas donner son accord mais surtout revenir sur
un accord éventuel. Quelquefois, le rôle de l'équipe
médicale est alors de faire que ce retour sur un accord
préalablement donné soit non pas masqué
mais présenté de telle sorte qu'il ne choque
pas un éventuel receveur. Mais encore une fois, la
première liberté est celle de s'exprimer quand
on est vivant. Bien sûr, il faut s'assurer que le don
du vivant n'est pas sous contrainte mais tel est aussi le
rôle éventuellement des comités d'experts
ou des comités de sages dont la Société
française de transplantation avait vivement souhaité
la création. En tout cas, je crois que le don du vivant
est le meilleur don qui soit, d'autant que les choses ne se
font pas en quelques heures, du moins en transplantation rénale.
On prend le temps d'en parler à de nombreuses reprises
et le futur donneur voit de nombreux membres de l'équipe
médicale ou paramédicale.
Deuxièmement,
si le devenir des donneurs - un des très gros problèmes
éthiques posés par ce type d'activité
- a pu faire l'objet de quelques craintes au début
des années 1980, la plupart des équipes, dont
la nôtre, ont travaillé sur ce sujet. En dehors
de la mortalité péri-opératoire relevée
dans l'étude de Najarian, il est actuellement prouvé
de la manière la plus formelle qui soit, tant par les
équipes américaines que par les équipes
nordiques, où la transplantation rénale à
partir de donneurs vivants est très répandue,
que le devenir des donneurs est strictement identique à
moyen et long termes à celui des gens n'ayant pas donné,
par exemple de leurs frères et s_urs qui, eux, n'ont
pas fait l'objet d'un prélèvement de leur vivant.
Ils ont les mêmes maladies, la même incidence
de problèmes de santé néphrologiques
ou non néphrologiques. C'est maintenant une certitude
scientifiquement assise et de nombreuses publications existent
à ce sujet.
Troisièmement,
la situation dans le monde nous met actuellement, nous, Français,
dans une situation qui n'est pas particulièrement en
avance dans ce domaine puisque, comme cela été
dit tout à l'heure, aux Etats-Unis c'est, selon les
centres, entre 40 et 60 % de transplantations rénales
à partir de donneurs vivants. C'est 8 % en Europe,
25 à 40 % dans les pays nordiques. La France, avec
4 % pour le moment, est encore très en retard, probablement
pour des raisons culturelles sur lesquelles nous reviendrons
peut-être.
Je
veux dire aussi à quel point, nous, transplanteurs
rénaux, sommes actuellement frappés du fait
de la pénurie de greffons d'origine cadavérique.
Nous avons tendance à élargir les indications
ou à diminuer les contre-indications au prélèvement
d'organes chez les patients en état de mort encéphalique
et nous sommes de temps en temps confrontés à
des problèmes extrêmement difficiles pour décider
de greffer ou de ne pas greffer un rein prélevé
chez des sujets par exemple âgés ou ayant des
pathologies, notamment vasculaires. C'est là un véritable
problème et le devenir à moyen terme de nos
greffés rénaux à partir de reins prélevés
chez les patients en état de mort encéphalique
est certainement un souci. Il serait en grande partie résolu
par un élargissement des possibilités de prélèvement
chez les sujets vivants.
Je
crois qu'il n'est plus la peine de revenir sur l'intérêt
qu'il y a à recevoir un rein HLA identique venant d'un
frère ou d'une soeur. C'est la même chose pour
des reins semi-identiques par rapport aux reins de cadavres.
Mais il est particulièrement intéressant de
voir les résultats publiés par une équipe
nordique, en l'occurrence Ferhman-Ekholm et ses collaborateurs,
étudiant le devenir des receveurs ayant reçu
des reins de conjoint : les résultat sont encore supérieurs
à ceux obtenus pour les malades ayant reçu des
reins de frère ou de soeur HLA semi identique ou de
leurs parents qui sont, par définition, semi identiques.
Notons
un point qui fait parfois sourire les personnes de sexe féminin
: ces résultats sont les meilleurs obtenus, à
par le HLA identique, lorsqu'une femme donne à son
mari, l'inverse n'étant pas tout à fait vrai.
Souvent, les femmes s'immunisent contre leur mari à
l'occasion des grossesses.
Actuellement,
dans notre centre, la transplantation rénale à
partir de donneurs vivants représente 20 % de l'activité.
Nous avons commencé à développer ce programme
en 1991 ; l'augmentation a été très régulière.
Comme le disait précédemment Jean-Paul Soulillou,
quand on a commencé, on est tellement impressionné
par la qualité des résultats qu'on a envie de
continuer. Actuellement, nous sommes donc à 20 %.
Je
veux évoquer aussi l'aspect économique dont
il est actuellement très à la mode de parler
chaque fois qu'il s'agit de médecine. Le souhait de
tous nos gouvernants, de quelque bord qu'ils soient, est que
nous donnions le meilleur soin au moindre coût. Précisément,
la transplantation rénale à partir du donneur
vivant est un exemple absolument caractéristique des
meilleurs résultats obtenus chez le patient malade,
avec un coût moindre, puisque les épisodes de
rejet, les complications liées à l'immunosuppression
sont plus faibles que chez les patients recevant des reins
de cadavre du fait que les reins greffés sont plus
compatibles et de meilleure qualité.
Enfin,
je veux dire à quel point j'adhère complètement
aux propositions qui avaient été faites par
la Société française de transplantation
lors de ses assises en 1998. Nous pensions qu'il serait souhaitable
d'élargir au conjoint la possibilité de greffes
au sein de la famille cette fois-ci non génétique.
M.
Jean-Paul Soulillou a posé le problème de savoir
s'il ne faut pas aller un tout petit peu plus loin lorsqu'il
existe des incompatibilités dans le système
ABO. On pourrait très bien imaginer que, encore une
fois sous le contrôle de comités de sages ou
d'experts - je préfère le premier car les transplanteurs
ont besoin de temps en temps d'être freinés ou
contrôlés dans le bon sens du terme par des gens
sages - cette possibilité soit élargie aux beaux-frères
ou aux belles-s_urs, dans certains cas particuliers et après
une étude soigneuse. Bien entendu, il est fondamental
que le caractère de conjoint ne soit pas seulement
établi par le fait qu'ils ont signé un papier
mais aussi par une véritable vie de conjoint, témoignages
à l'appui. Ce point me paraît important mais
c'est là le rôle des comités de sages.
La
SFT avait aussi pensé que dans certains cas particuliers,
notamment lorsque les grands-parents sont très jeunes,
les reins de grands-parents pouvaient être utilisés.
Nous étions un peu réticents et même assez
réticents à la transplantation entre donneurs
vivants sans relations génétiques, lorsqu'ils
sont simplement amis. Mais ce point peut certainement être
rediscuté probablement au cas par cas et sous le contrôle
de comités de sages.
M.
Henri Kreis.
- Mesdames et messieurs les membres de la commission, vous
aurez probablement compris au cours des auditions précédentes
que les intérêts qui gouvernent chacun d'entre
nous sont fondamentalement différents et que la manière
de présenter les données n'est pas fausse mais
souvent sortie de son contexte et donc avec l'introduction
de biais.
Je
veux d'abord régler plus particulièrement la
question des enfants sur laquelle vous m'avez demandé
mon avis. Je crois que cette question ne pose aucun problème,
en particulier lorsque le don provient d'un parent du premier
degré. Il est clair qu'il ne peut y avoir aucune suspicion,
aucun doute sur la volonté d'un parent de donner un
organe à ses enfants. La surprise tient plutôt
au fait qu'il n'y a pas 100 % de dons pour les enfants. Les
propositions de ces dons sont inférieures à
50 %, ce qui met déjà une certaine réserve
sur la valeur du don dans d'autres circonstances que celle
du parent à l'enfant. Mais laissons de côté
ce problème qui, à mon avis, est simple et sur
lequel tout le monde sera sans doute d'accord, et revenons
au problème plus général des transplantations
pour des personnes adultes.
Il
faut se mettre dans un contexte différent selon que
l'on est en période de pénurie ou en période
de non pénurie. Les résultats qui vous ont tous
été présentés aujourd'hui sont
tous des résultats observés en période
de pénurie. Qu'est-ce que cela change ?
En
période de pénurie, on utilise des organes de
moins bonne qualité que lorsqu'on n'est pas en période
de pénurie. Depuis dix ans, nous utilisons de plus
en plus d'organes dits marginaux. Cela veut dire qu'ils proviennent
de donneurs âgés, présentant déjà
lorsqu'on les transplante des lésions plus ou moins
sévères. Mais si nous nous reportons aux années
de non-pénurie - il y a quinze ou vingt ans, voire
plus - on s'aperçoit que les reins provenant de donneurs
décédés de morts encéphalique
avaient une qualité de survie qui était identique
à celle des donneurs vivants, sauf les donneurs qui
sont HLA identique, lesquels représentent 25 % simplement
de la fratrie. Tous les autres reins avaient des survies qui
étaient identique à ceux obtenus avec les organes
prélevés sur des donneurs morts.
Faut-il
donc aujourd'hui, en période de pénurie, prendre
des décisions définitives ? Personnellement,
je pense que non. Les décisions que nous devons prendre
actuellement doivent être à terme et à
court terme. D'autre part, on ne peut pas désincarner
le problème du prélèvement sur donneur
vivant de l'ensemble du problème de la transplantation
d'organes ou même de l'ensemble de l'utilisation du
corps humain.
Le
problème de la transplantation d'organes dans son ensemble
doit envisager à la fois le cadavre et le donneur vivant.
On dit aujourd'hui, et tout le monde accepte l'idée,
que nous sommes en période de pénurie. Cette
pénurie est-elle réelle ou est-elle simplement
de fait, parce que l'on ne va pas chercher, parce que l'on
ne s'est pas donné les moyens d'obtenir les bons donneurs,
les bons organes et de les obtenir tous ?
Ce
problème a été pris en mains par les
transplanteurs depuis 1969 ou 1970. Cela a été
probablement une bonne chose au départ et une erreur
par la suite. Ce n'est pas aux médecins de régler
ces problèmes. Aujourd'hui, la collecte des organes
est devenue un problème de société et
à mon avis c'est à la société
de décider de deux choses. D'une part, veut-elle des
transplantations d'organes, veut-elle que l'on utilise le
corps humain pour le bénéfice de ses membres
? Si la réponse est positive, c'est à la société
de dire comment elle veut que l'on donne et que l'on collecte
les organes.
Il
a plusieurs manières de faire mais je pense que nous
devons aujourd'hui constater que le don d'organes, qui a été
la base du système de pensée des transplanteurs
depuis trente ans a abouti à l'échec d'aujourd'hui.
Je pense donc qu'en parallèle au problème du
donneur vivant, on ne peut pas ne pas mettre en route une
réflexion sur la collecte des organes en général
et, en particulier, revoir la manière dont nous avons
agi depuis trente ans, se demander s'il n'y a pas une autre
voie qui nous permettrait d'augmenter la collecte des organes
cadavériques et la collecte des organes de bonne qualité,
de telle sorte que cette fois-ci nous n'aurions plus besoin
de prélever des organes sur des donneurs vivants.
Il
ne faut pas oublier que même si la mortalité
est faible, la mortalité existe et, lorsqu'elle survient
dans une équipe, c'est quelque chose de dramatique.
Notre collègue Jean-Michel Dubernard pourra éventuellement
témoigner sur ce point.
J'insiste
sur le fait que la période de pénurie est une
mauvaise période pour prendre ce genre de décisions,
surtout si elles doivent être prises de façon
prolongée, pour longtemps.
M.
Olivier Boillot.
- La transplantation hépatique est une transplantation
très lourde, qui est compliquée du point de
vue technique et qui est souvent faite chez des malades en
très mauvais état général, souvent
en urgence.
(M.
Boillot projette une série de transparents qu'il commente.)
Je
situe rapidement le contexte de la transplantation hépatique
en Europe. Un registre européen collige toutes les
transplantations qui ont été faites depuis 1968.
En décembre dernier, 42.000 transplantations avaient
été réalisées, dont près
de 8600 en France. Le nombre annuel de transplantations hépatiques
évolue de manière assez exponentielle jusque
dans les années 1998-1999 et il atteint un plateau
lié principalement au manque d'organes.
Voici
la courbe de la survie globale des patients transplantés
du foie. De 1988 à maintenant, la survie des patients
était autour de 80 % à un an et à 62
% à dix ans. La survie des greffons est un peu moins
bonne puisqu'un certain nombre de patients doivent être
retransplantés pour diverses raisons.
Considérant
l'année de la transplantation, on peut noter une amélioration
sensible des résultats dans les périodes récentes.
Cette
diapositive montre l'acuité du problème des
donneurs aux Etats-Unis. Les colonnes de gauche représentent
le nombre de patients inscrits ; les colonnes en bleu représentent
le nombre de donneurs ; la courbe jaune représente
le nombre de transplantations. Il apparaît que la durée
d'attente augmente ainsi que le nombre de décès
avant transplantation.
C'est
aussi ce qui se passe en France, à moindre échelle,
comme vous le voyez, pour le nombre de transplantations réalisées
et le nombre de patients inscrits. A droite, vous lisez le
nombre de transplantations qui augmentent mais elles augmentent
aussi parallèlement avec l'augmentation du nombre des
patients inscrits. Par an, 8 à 10 % des patients meurent
avant la transplantation. La colonne de droite représente
le nombre de donneurs vivants qui ont été faits
en France depuis 1995 et ils augmentent très légèrement.
Le
foie est un organe unique alors que le rein est double. Par
contre, le foie peut se diviser anatomiquement. La possibilité
de greffer un receveur dépend principalement de son
poids. Pour les petits enfants, il suffit de prendre une petite
partie, par exemple 20 % du foie. Mais globalement il faut
que le receveur reçoive une masse hépatique
qui correspond au moins à 1 % de son poids corporel.
Pour les adultes, il est nécessaire de réaliser
une hépatectomie qui représente en général
60 % du foie du donneur, ce qui est un geste chirurgical plus
lourd.
Je
vous présente maintenant les résultats de la
transplantation hépatique à partir de donneurs
vivants en Europe, colligés par le registre européen
d'octobre 1991 à décembre 2000. 33 centres sur
115 pratiquent la transplantation hépatique à
partir de donneurs vivants. Pendant cette période,
environ 530 transplantations ont été réalisées
à partir de donneurs vivants, en Europe, dont 133 en
France.
Le
transparent suivant retrace l'évolution des centres
en Europe qui se sont mis à faire des transplantations
à partir de donneurs vivants : l'augmentation est graduelle
depuis 1991.
Quels
sont les patients qui bénéficient de la transplantation
à partir de donneurs vivants, en Europe ? Initialement,
c'était les enfants, ce qui était lié
au fait qu'il existait peu de greffons pédiatriques.
Petit à petit, ces enfants ayant été
favorisés dans les règles de distribution des
organes, le besoin s'est fait moins sentir d'utiliser les
donneurs vivants. Par contre, les patients qui meurent sur
la liste d'attente sont principalement des adultes. C'est
la raison pour laquelle depuis trois ans environ se développe
de manière relativement importante la transplantation
à partir de donneurs vivants pour les adultes.
La
relation entre donneurs et receveurs est marquée sur
ce tableau. Nous constatons que finalement ce sont surtout
des greffes intra familiales au premier degré mais
que dans certains cas les grands-parents peuvent aussi donner.
Quel
est le type de greffon utilisé ? Dans 37 % des cas,
ce sont les foies droits qui correspondent à la plus
grosse hépatectomie et les adultes sont donc principalement
concernés. Comme M. Benoît vous l'a indiqué
tout à l'heure, le taux de mortalité des donneurs
était de 0,9 %. Dans notre centre, un donneur est mort
l'année dernière et cette mort a été
publiée dans les médias. Parfois, cela est difficilement
contrôlable malheureusement.
Concernant
les complications réversibles chez les donneurs, il
faut dire que 83 % des donneurs n'ont pas eu de complications
après l'intervention et 17 % ont eu des complications
diverses qui, la plupart du temps, étaient réversibles.
Les
indications sont à peu près comparables aux
indications de transplantation chez les patients qui reçoivent
un foie d'origine cadavérique. La différence
serait peut-être que ce sont surtout les patients qui
ont une cirrhose très évoluée et qui
ne peuvent attendre la proposition d'un donneur cadavérique
qui sont orientés préférentiellement
vers la transplantation à partir de donneurs vivants.
Le
transparent suivant fait état de la survie qui a déjà
été évoquée précédemment.
Il est vrai que la survie des donneurs vivants à long
terme semble un peu meilleure que celle, d'une part, des patients
transplantés à partir de donneurs cadavériques
ou, d'autre part, de patients transplantés à
partir de bipartition. Celle-ci consiste dans un foie cadavérique
coupé en deux, ce qui permet alors de greffer deux
personnes, la plupart du temps, un enfant et un adulte.
Voici
la liste des centres qui ont contribué à ce
registre du donneur vivant. En France, six à sept centres
actuellement pratiquent d'une manière plus ou moins
importante les transplantations à partir de donneurs
vivants.
En
résumé, la transplantation à partir de
donneur vivant représente un progrès technique
indéniable pour certains patients, avec un risque de
décès sur dix. Comme je vous l'ai dit, ceux
qui ont une cirrhose évoluée ou parfois certains
cancers du foie qui ne pourraient pas attendre la proposition
d'un donneur cadavérique. Il faut savoir que la durée
d'attente est en France de l'ordre de six mois au minimum.
Cela permet également de libérer d'autres greffons
pour des malades qui n'ont pas la possibilité d'avoir
un donneur vivant.
Les
résultats en termes de survie sont au moins équivalents
à ceux avec une transplantation à partir d'un
donneur cadavérique et le risque de mortalité
du donneur représente la limitation principale de la
technique. Un grand nombre de précautions doivent être
prises. Il faut que les équipes chirurgicales aient
une expertise suffisante en transplantation et en chirurgie
hépatique, que les indications soient bien choisies
et que les informations soient données de manière
complète et précise aux familles.
M.
Jean-Paul Couetil.
- Je vous dirai quelques mots sur la transplantation pulmonaire
et en l'occurrence sur la partie concernant les donneurs vivants.
La
transplantation pulmonaire présente quelques particularités
par rapport aux autres transplantations. D'une part, elle
s'adresse à des patients dont le pronostic vital est
menacé. L'enjeu est donc la vie du patient, bien entendu,
contrairement à celle du rein mais de la même
manière que la transplantation hépatique. D'autre
part, la transplantation pulmonaire est certainement la plus
récente au niveau de la chronologie ; elle s'est développée
beaucoup plus récemment que les autres transplantations.
Dès lors, l'expérience, notamment s'agissant
des donneurs vivants, est beaucoup moindre en la matière.
Il
n'y a que deux centres aux Etats-Unis qui transplantent de
façon assez régulière les patients avec
des donneurs vivants en matière de transplantation
pulmonaire. Un centre a une assez grande expérience.
Il n'a débuté qu'en 1991 et actuellement plus
de 250 patients ont été transplantés.
Les seules données que nous avons dans la littérature
viennent des Etats-Unis et essentiellement de ce centre.
Le
deuxième centre aux Etats-Unis est celui de Saint-Louis.
Il a une soixantaine de patients transplantés et les
résultats prêtent donc encore à caution
car ce nombre n'est pas suffisant.
Depuis
quelques années, à Paris, on a commencé
à s'intéresser à l'hôpital Georges
Pompidou au problème de la transplantation pulmonaire
à partir de donneurs vivants et nous n'en avons transplanté
que cinq. C'est cette année simplement que l'on s'est
posé réellement le problème de la transplantation
à partir du donneur vivant, avec le groupe de mucoviscidose.
Les
indications en matière de transplantation pulmonaire
pour les donneurs vivants s'adressent essentiellement aux
patients atteints de mucoviscidose, des jeunes adolescents.
On transplante les grands enfants après dix ans. Ce
groupe représente à peu près 50 % des
indications de transplantation pulmonaire en France. C'est
vraiment le groupe le plus intéressé.
Je
souhaite souscrire au propos du professeur Kreis s'agissant
des donneurs vivants et des donneurs cadavériques.
Néanmoins, en matière de transplantation pulmonaire,
le pronostic vital est menacé et il y a une réelle
pénurie d'organes cadavériques pour ces transplantations.
Sur nos listes d'attente, à peu près un patient
sur deux va mourir pendant l'attente de sa greffe. Le vrai
problème est l'insuffisance de donneurs cadavériques.
Des
efforts doivent être faits véritablement pour
avoir de plus en plus de donneurs cadavériques, ce
qui pourrait peut-être nous permettre de nous passer
de donneurs vivants. Toutefois, il faut savoir qu'en France
la demande en transplantation pulmonaire n'est pas énorme,
à peu près de 100 cas par an. Par ailleurs,
le poumon est un organe très fragile. Ainsi, parlant
de prélèvement multi organes sur un donneur
cadavérique, il faut savoir que par exemple par rapport
à 100 reins prélevés, il y aura à
peine 20 poumons qui pourront être prélevés
du fait de la fragilité de cet organe.
Telles
sont les particularités de la transplantation pulmonaire.
Du fait de cette pénurie et de ces décès
sur la liste d'attente, on s'est intéressé au
donneur vivant. Mais, autre particularité, dans l'immense
majorité des cas et en particulier pour les mucoviscidoses,
ce dont on s'occupe essentiellement, il faut transplanter
les deux poumons. Dans ce cas particulier, il faut deux donneurs
vivants pour un receveur. Le problème éthique
est donc très important, au vu des résultats
à un an et à cinq ans de ces transplantations
pulmonaires.
En
pratique, techniquement, il faut prendre un lobe pulmonaire
à l'un des donneurs et un autre lobe à l'autre
donneur. En général, dans le contexte de la
loi actuelle, c'est le père et la mère ou, éventuellement,
le frère et la s_ur si ceux-ci sont majeurs. Cela pose
un autre problème.
Quels
sont les résultats sur les 250 cas recensés
dans le monde actuellement ? Il est vrai qu'il n'y a pas eu
un décès parmi les donneurs mais il y a fort
à parier que lorsqu'on aura transplanté 500
ou 1000 receveurs il y aura au minimum un ou deux décès
chez les donneurs. Ce problème du décès
pour les donneurs se pose pour tous les donneurs d'organes,
y compris pour le poumon, même s'il n'y en a pas actuellement.
Quelles
sont les complications pour le donneur lui-même ?
Le
fait de lui prélever un lobe pulmonaire ampute sa fonction
pulmonaire de 20 % en moyenne, ce qui n'a aucune conséquence
dans sa vie quotidienne. Sa vie est strictement normale. Les
complications qui ont été décrites dans
la littérature sont mineures jusqu'à maintenant
mais il est évident qu'un jour, il y aura des complications
majeures, ce qui est le problème de toutes ces opérations.
Qui,
dans la famille, est susceptible de donner ?
Dans
mes consultations, je traite essentiellement des enfants,
souvent des adolescents et de grands enfants. Il est vrai
que les parents, le père et la mère, sont toujours
demandeurs. Ils sont très au courant et l'information
passe très bien par exemple par le biais d'une organisation
qui s'occupe de la mucoviscidose La plupart des parents d'enfants
concernés savent qu'à peu près un enfant
sur deux sur la liste d'attente va décéder.
Ils sont donc souvent demandeurs, au minimum de l'information.
Un
problème se pose lorsque l'un des parents n'est pas
du même groupe que son enfant. On s'adressera alors
éventuellement à un frère ou à
une s_ur. Je crois que c'est là le problème
le plus délicat que l'on a traité récemment.
Sur le plan éthique, cela pose le vrai problème
de demander à un grand frère ou à une
grande s_ur.
Avec
ma petite expérience - surtout technique mais aussi
humaine - il me semble qu'étendre la possibilité
de don vivant aux amis proches - à condition qu'ils
soient vraiment reconnus comme des amis de longue date - pose
moins de problèmes humains que dans une famille, lorsque
le problème se retourne vers un grand frère
ou une grande s_ur qui, visiblement, n'ont pas la même
charge relationnelle que le père ou la mère.
Dès lors, étendre - dans des conditions tout
à fait particulières - les possibilités
de don vivant peut-être à des amis, certainement
aux oncles et tantes de ces adolescents mineurs, c'est-à-dire
le frère ou la s_ur du père ou de la mère,
me semblerait certainement souhaitable en matière de
transplantation à partir de donneur vivant.
Enfin,
comme l'a indiqué M. Kreis, s'il est bien de faire
des transplantations à partir de donneur vivant, c'est
encore mieux de ne plus avoir de pénurie vis-à-vis
des donneurs cadavériques. Hélas ! le problème
de la pénurie n'est pas un problème contingent
puisque depuis que l'on fait des transplantations d'organes
et en particulier du poumon on parle toujours de pénurie
d'organes. Cela justifie amplement le don vivant.
M.
Régis Volle.
- Je veux d'abord souligner la durée d'attente, extrêmement
pénible pour les patients qui sont en dialyse aujourd'hui
et qui nous donnent des témoignages parfois poignants.
Il faut savoir que cette durée d'attente augmente progressivement
et qu'elle risque encore d'augmenter dans les années
à venir.
Ce
qui nous choque, c'est qu'aujourd'hui il y a une possibilité
de prélèvement chez le donneur vivant et que
malheureusement cette possibilité est extrêmement
peu fréquente. On a parlé de moins 5 %.
Je
reviens sur les causes. Il est vrai que la loi bioéthique
restreint à la famille proche ; le conjoint est concerné
par la loi bioéthique - y compris par la dernière,
telle qu'elle a été aménagée -
uniquement en cas d'urgence.
Autre
aspect qui n'est pas souvent abordé, cette possibilité
de prélèvement chez le donneur vivant n'est
pas proposée par de nombreuses équipes de néphrologues
et même de transplanteurs. A notre avis, cela n'est
pas normal.
Je
crois qu'il est important de proposer cela, même avant
la dialyse pour l'insuffisance rénale. A ce moment
là, l'information qui sera faite auprès des
patients et de leurs familles permettra d'avoir le temps d'y
réfléchir, de se poser la question pour, le
moment venu, donner vraiment un avis beaucoup plus autorisé
et moins émotionnel.
Bien
sûr, pendant la durée de la dialyse, cette nécessité
de l'information sur les possibilités existantes et
sur l'élargissement possible me paraît importante.
Pour
illustrer mon propos, je me réfère à
un article que nous avons publié en 1998 dans la revue
que nous envoyons à tous nos adhérents, article
qui reprend la position de notre fédération
sur ces prélèvements chez les donneurs vivants.
Il a suscité un abondant courrier. Je veux vous citer
ce cas d'une femme jeune - 34 ans - parisienne d'origine qui
est allée habiter à Saint-Etienne dernièrement.
Lors de la parution dudit article, son compagnon - ce n'était
pas son mari - a demandé au médecin la possibilité
de faire bénéficier pour sa compagne de ce prélèvement.
On lui a répondu par une fin de non-recevoir pour cause
de la loi bioéthique.
L'intéressée
nous dit qu'elle travaille actuellement à temps plein,
qu'elle a un enfant de vingt mois qu'elle a eu en dialysant.
Il est vrai que c'est une femme extrêmement courageuse
qui, malgré cette dialyse pénible, avec une
contrainte de vie considérable, combine quand même
sa vie professionnelle et sa vie de famille. C'est quand même
aussi une contrainte pour toute sa famille, pour son enfant,
comme elle le dit très bien, et pour elle-même.
Ayant
une responsabilité assez importante dans une entreprise
d'export, elle est pénalisée dans son travail,
notamment pour son déplacement du fait des dialyses.
Dernièrement, elle a même perdu son travail car
elle devait aller quelques jours, à la demande de son
employeur, s'occuper des exportations en Chine, ce qu'elle
n'a pas pu faire à cause du manque de possibilités
de dialyse sur place.
Elle
est donc confrontée à un problème énorme
ainsi qu'elle le dit très bien en quelques lignes que
je vous lis.
"Je
suis pénalisée dans la construction de mon avenir
et celui de ma famille. Nous souhaitons faire construire une
maison mais comment présager de mon travail si je reste
en dialyse ? Ma fatigue s'accumule de plus en plus et prendre
un prêt sur vingt ans me condamne à tenir pendant
tout ce temps. En aurai-je la force ?
"Mon
compagnon, après lecture de votre article, m'a reparlé
de son envie de me donner un rein. Ce geste d'amour, car c'en
est un, est un espoir de retrouver une vie normale, rapidement,
pour moi, pour lui et pour le bébé qui ne voit
sa mère que par épisodes depuis sa naissance.
Notre relation en pâtit forcément.
"Une
mère souvent absente n'est jamais un bon début
dans la vie d'un enfant, même si on lui explique et
s'il connaît le centre de dialyse. Quelles sont nos
chances par rapport à ce souhait de don dans un avenir
proche ?"
C'est
à cette question que vous devez répondre et
cela me paraît très important. Ce témoignage
est suffisamment parlant. Au sein de notre fédération,
nous sommes très favorables à ce que l'on élargisse
ces possibilités. Si demain tous les patients qui sont
en liste d'attente de transplantation ont l'espoir d'être
rapidement transplantés, je crois qu'ils auront une
condition de vie bien meilleure.
M.
Didier Houssin.
- Je veux d'abord décrire le paysage de façon
un peu plus large. Si nous voulons véritablement un
regard au niveau mondial de la pratique des greffes avec donneurs
vivants, il convient de considérer d'abord que des
greffes très fréquentes sont celles de cellules
souches hématopoïétiques. En fait, l'échelle
ne va pas de 5 % en France à 40 % aux Etats-Unis ou
en Norvège ; elle est beaucoup plus large. C'est 100
% dans des pays qui ne font aucune greffe à partir
de donneurs décédés et certains sont
des pays développés. Je pense par exemple au
Japon où les greffes de reins ne sont faites quasiment
qu'à partir de donneurs vivants.
A
l'autre extrémité de l'échelle, l'Espagne,
le pays aujourd'hui le plus efficace en matière de
prélèvements sur personnes décédées,
fait 1 % de greffes de reins avec donneurs vivants.
Il
me paraît important de souligner qu'il y a un lien entre
le niveau d'efficacité du prélèvement
sur personnes décédées et même
sa simple réalité et la réalisation du
prélèvement sur donneurs vivants, comme si ce
dernier apparaissait quand même toujours un peu comme
une solution de deuxième rang pour une raison bien
compréhensible et qui a été largement
expliquée : on expose un non-malade à un risque.
Par
ailleurs, considérant les chiffres en France en tendance
au fil des années, on observe effectivement une tendance
en valeur absolue à l'augmentation des greffes avec
donneurs vivants mais, comme cela a été indiqué,
dans une proportion faible. Toutefois, pour certaines greffes
- par exemple les greffes de foie - l'augmentation est rapide
au cours des dernières années, en pourcentage.
C'est là un élément qu'il faut certainement
souligner et qui a d'ailleurs inquiété certains
professionnels, notamment aux Etats-Unis.
Je
souhaite aborder trois points, brièvement.
Premièrement,
les aspects éthiques. J'aurai tendance à dire
qu'il y a des demandes pressantes de la part de certains parents
ou même de certains proches mais elles sont spontanément
tout de même relativement rares. Ainsi, en sept ans
d'existence, l'Etablissement français des Greffes n'a
été sollicité que de façon extrêmement
rare sur ce sujet. J'ai dû recevoir deux ou trois courriers
de personnes s'insurgeant de cette situation alors que dans
d'autres domaines l'Etablissement français des Greffes
est volontiers le récipiendaire de ce genre de critiques
ou de remarques.
Deuxièmement,
je veux souligner le rôle absolument central des médecins.
C'est volontiers l'attitude de l'équipe médicale
ou chirurgicale qui détermine finalement la pratique.
Vous avez en effet entendu des points de vue qui reflètent
bien d'un côté une prudence - que l'on peut juger
excessive - et de l'autre une tendance à agir que certains
pourraient juger un peu plus hardie.
Du
point de vue juridique, le projet en l'état, du moins
tel que je l'ai vu, vise à élargir le cadre,
lequel cependant aujourd'hui n'est certainement pas utilisé
dans l'amplitude de ce qu'il offre. Ainsi, on pourrait faire
beaucoup plus en France de greffes de rein à partir
de parents proches qu'on n'en fait. C'est bien que le cadre
juridique aujourd'hui ne contraint pas véritablement
la pratique, sauf tout de même sur certaines parties
qui sont des proches liés par un lien affectif, des
grands-parents, des cousins qui voudraient donner mais ne
peuvent pas. Toutefois, ils sont probablement assez peu nombreux
à le faire spontanément. Si un médecin
vient leur expliquer que c'est nécessaire et important,
leur attitude peut varier.
Autre
considération, si ce cadre doit s'élargir, je
crois que ce doit être d'une façon bien mesurée,
bien contrôlée. L'idée que le juge ait
son mot à dire - mais un vrai mot à dire - et
qu'un groupe suffisamment indépendant, quel qu'il soit,
puisse se prononcer, en particulier sur les situations délicates,
me paraît être une garantie. Ce qui fonctionne
en France en matière de comités dits d'experts
pour les prélèvements de moelle osseuse sur
mineur ou en Grande-Bretagne pour les prélèvements
de reins sur les donneurs vivants non apparentés donne
des exemples dont on devrait pouvoir s'inspirer de façon
raisonnable.
Troisièmement,
je veux aborder la question du rôle de l'Etablissement
français des greffes en matière d'information
et éventuellement de promotion.
Jusqu'à
ces derniers mois et ces deux dernières années,
l'Etablissement avait un rôle presque obsessionnel en
direction du prélèvement sur personne décédée.
Il est vrai que tous les efforts ont été faits
dans cette direction et d'ailleurs les pouvoirs publics ont
largement contribué aux évolutions qui ont pu
se faire. C'est d'ailleurs sous l'incitation de notre président
de conseil médical et scientifique qu'il y a eu une
prise de conscience que l'Etablissement devait peut-être
faire plus en matière de donneurs vivants et déjà,
dans un premier temps, sous l'angle de l'information. C'est
la raison pour laquelle un document a été élaboré
il y a assez peu de temps : "Insuffisance rénale
- Et si la greffe à partir de donneur vivant était
la solution ?"
Ce
document est destiné aux malades, à leurs familles,
aux médecins, aux associations de malades. Il s'inscrit
un peu dans la lignée du très bon article qui
avait été fait par la FNAIR il y a deux ans.
La
question qui se pose ensuite est celle de savoir s'il faut
aller au-delà de la simple information et jusqu'à
une action de promotion, au même titre qu'on peut le
faire actuellement dans le cadre du donneur décédé.
Cette
question est extrêmement délicate de mon point
de vue parce qu'il s'agit là vraiment de venir insérer
un organisme public dépendant de l'Etat dans la relation
la plus délicate qui soit entre le médecin et
le malade. Dans mon esprit, cela reste un point d'interrogation.
Est-ce que l'Etablissement français des Greffes doit
avoir un rôle de promotion dans ce domaine ou simplement
un rôle d'information ?
J'aurais
tendance à penser comme le professeur Soulillou que
le simple fait d'en parler modifie déjà les
attitudes. Nous assistons aujourd'hui à une augmentation
du nombre et du pourcentage des greffes à partir de
donneurs vivants. Il faut peut-être laisser les choses
évoluer dans un cadre juridique bien contrôlé,
en espérant que les efforts faits du côté
du donneur décédé et l'évolution
qui sera observée du côté du donneur vivant
permettront de mieux répondre aux attentes des malades,
en sachant que de toute façon on n'arrivera jamais
à avoir autant de greffons que de malades en attente.
Du moins, il est possible de la minimiser.
M.
Jean-Michel Dubernard.
- Je reconnais que je suis juge et partie mais je veux toutefois
resituer le débat pour mes collègues parlementaires.
Nous avons entendu des médecins qui, tous, essayent
de faire le plus possible pour leurs patients, insuffisants
rénaux, hépatiques, pulmonaires ou autres, et
de leur éviter de mourir. La démarche qui vise
à essayer d'élargir le plus possible le champ
du don d'organe me paraît logique et normale de la part
de médecins.
La
situation se résume en réalité à
deux problèmes. Les aspects positifs ont été
très bien exprimés, en particulier par Régis
Volle, avec la signification de l'attente pour des patients.
Oui, le prélèvement à partir de donneurs
vivants pourrait réduire l'attente mais dans des proportions
relativement limitées, en fonction du champ d'ouverture
de la greffe à partir de donneurs vivants.
J'essaye
d'être le plus objectif possible. Oui, les résultats
sont meilleurs à partir de donneurs vivants. Comme
l'a très bien dit Henri Kreis, à l'époque
où nous n'étions pas en pénurie et où
les organes de cadavres que nous prélevions étaient
"en bon état", les résultats étaient
équivalents. Ce sont des éléments positifs.
Au
plan des éléments négatifs, nous avons
entendu évoquer la notion de risque : 1 % pour les
greffes de foie à partir de donneurs vivants, soit
une mortalité très élevée et qui
ne se rencontre pas dans la plupart des gestes de chirurgie
courante.
Ce
sont aussi les complications qui sont souvent très
mal chiffrées. Pour ma part, j'aurai une suggestion
à faire à l'issue de la discussion. Olivier
Boillot a présenté la situation très
objectivement en indiquant le taux de 17 % de complications.
Mais l'on ne connaît pas les complications de donneurs
vivants de reins, par exemple, et nous ne disposons d'aucune
étude récente et significative dans ce domaine.
La notion de 1 mort sur 3000 pour le rein est très
ancienne et elle mériterait d'être revisitée.
Je
suis particulièrement sensible à cette notion
de risque. Nous avons vécu l'an dernier la perte d'un
donneur de foie à l'hôpital. Personnellement,
en 1971, il y a trente ans, j'ai assisté au décès
d'un donneur vivant. C'est une expérience particulièrement
éprouvante, pour un médecin, de se sentir responsable
du processus ayant abouti au décès d'une personne
en bonne santé.
Un
deuxième aspect négatif n'a pas réellement
été abordé par les experts ici présents.
C'est celui des potentielles dérives commerciales.
C'est la fameuse "pente glissante" !
Un
intervenant a dit qu'il fallait être tout à fait
d'accord pour que les parents donneur leur rein aux enfants
et le consensus est absolu. Encore que 50 % des parents ne
le proposent pas, a -t-il ajouté ! Pour les frères
et soeurs, pourquoi pas ? Jean-Paul Couetil a bien posé
le problème pour le poumon.
Les
cousins ? La compagne ? L'épouse ? Nous connaissons
tous les dérives potentielles de ceux qui vont aux
Etats-Unis épouser une femme pour avoir un rein. Ce
sont des phénomènes connus. La pente glissante
peut ainsi continuer. Après le cousin, pourquoi pas
le cousin du cousin ou l'ami de l'ami ? A un moment ou à
un autre, il y aura quand même des pressions. Elles
existent, même si elles ne sont pas commerciales à
proprement parler, avec échange d'argent.
Monsieur
le président, j'aimerais que vous interrogiez mes confrères
sur cette question de la dérive commerciale.
Mme
Catherine Génisson.
- Nous pouvons remercier l'ensemble de la communauté
scientifique qui s'est exprimée et qui nous a éclairés.
Nous nous posons cette question dans un contexte indéniable
de pénurie, plus que par le fait que la qualité
des résultats sur donneurs vivants est due plus à
la meilleure qualité des greffons. Les prélèvements
sur cadavres font que nous avons des greffons de moins bonne
qualité mais ce n'est pas le fait que le donneur soit
vivant qui donne la qualité des résultats pour
le receveur. Ce point me paraît important à acter.
En
tant que législateur nous devons nous poser deux questions.
Comment
allons-nous pouvoir étendre ce droit de prélèvement
sur donneur vivant qui semble obligatoire et est-ce que nous
allons faire cette extension du droit de façon limitée
ou de façon illimitée ?
Au-delà
de la prévention des dérives commerciales qui
ont été exposées par notre collègue
Jean-Michel Dubernard, comment faire en sorte que cette extension
ne se " télescope " pas avec la nécessaire
promotion de la poursuite de prélèvements de
greffons sur cadavres ? Nous ne devons pas perdre de vue cette
deuxième notion.
Jean-Michel
Dubernard a évoqué la question des dérives
commerciales possibles. A l'inverse, qu'en est-il à
partir du moment où nous étendons la possibilité
de prélèvements sur donneurs vivants ? Nous
avons eu le témoignage de cette jeune femme qui souhaitait
ardemment que son compagnon puisse lui donner un rein. Nous
avons également entendu le message du professeur spécialiste
des greffes pulmonaires. A partir du moment où nous
étendons cette possibilité du prélèvement
sur donneurs vivants, je souhaiterais entendre la communauté
scientifique sur la façon dont elle conçoit
la définition de "liens étroits et stables".
On parle de mari et de femme, certes, mais compte tenu de
la fragilité des couples, qu'est-ce que cela représente
?
Il
y a aussi le concubinage et le compagnonnage. Nous avons aussi
institué un nouveau mode relationnel avec le Pacs.
Quelquefois, les liens d'amitié peuvent aussi être
très forts. Les liens familiaux se situent aussi à
des degrés autres que ceux des père-mère
et frère-soeur.
Que
faut-il entendre par "liens étroits et stables"
? Je souhaite que vous vous exprimiez, d'autant que certains
d'entre vous ont parlé des droits des citoyens à
pouvoir exprimer leur solidarité. Certains ont également
évoqué un contexte de motivations très
importantes d'échange et de partage.
M.
Jean-Pierre Foucher.
- J'ai bien noté les résultats scientifiques.
S'agit-il
d'envisager l'élargissement des donneurs vivants ?
Le vrai problème est la pénurie de donneurs
décédés. J'avais cru comprendre que selon
les nouvelles dispositions mises en oeuvre, il fallait que
la personne décédée ait fait connaître
de son vivant qu'elle s'opposait à un prélèvement
d'organes. Qu'en est-il dans la réalité ? Y
a-t-il un nombre de donneurs éventuels important ?
Si oui, le nombre de refus est-il important ? J'ai cru comprendre,
d'après l'exposé de M. Volle, que l'on ne proposait
pas cette solution pour les vivants, mais peut-être
que l'on n'interroge pas systématiquement la famille
pour les donneurs éventuels ? Y a-t-il donc des refus
? S'agit-il de refus liés à la famille qui se
trouve dans une situation particulière due aux circonstances
? Ou est-ce effectivement parce que la personne décédée
avait fait connaître son intention de ne pas vouloir
de prélèvement ?
Enfin,
le registre des refus est-il utilisé ? Est-ce que beaucoup
de personnes s'y sont inscrites ?
Mme
Jacqueline Mathieu-Obadia.
- Je souhaite poser une question d'ordre encore plus général
à vous tous que je remercie pour vos présentations.
Vous vivez au jour le jour les problèmes que vous nous
avez exposés. Qu'attendriez-vous comme modifications
législatives par rapport à la loi actuelle ?
Que proposeriez-vous comme pistes dans le cas idéal
?
Question
corollaire, au bout de combien de temps estimez-vous qu'il
serait nécessaire de revenir nous retrouver afin de
prévoir une évolution quant aux dispositions
législatives que nous serions amenés à
prendre ?
M.
Yves Bur.
- Dans le droit fil des questions de ma collègue, il
serait intéressant de savoir jusqu'à quel niveau
de précision devrait monter la loi. Une chose est de
définir un cadre général mais on se rend
bien compte qu'à un moment donné se posent des
situations très particulières. Des relations
privilégiées, relations d'amitié ou relations
amoureuses, peuvent alors être mises en évidence,
relations qui peuvent heurter le cadre général.
Vous
sentez-vous en mesure aussi de juger quand il faut faire le
geste ou quand il ne faut pas le faire ?
Concernant
les dons d'organe, il est vrai que la communication qui s'y
rapporte est assez difficile et elle peut être encore
compliquée avec les dons d'organes de personnes vivantes.
Par rapport à d'autres pays, sait-on pourquoi la tendance
est plutôt à la prudence ou à la diminution
de dons ? Y -a-t-il des facteurs culturels ou des facteurs
sociaux sur lesquels nous pourrions aussi agir ? Comment envisage-t-on
d'agir ?
Le
fait d'exprimer ou de ne pas exprimer de refus est-il réellement
suffisant ? La pratique montre que cela n'est pas suffisant.
Dès lors, faut-il peut-être trouver un modèle
de communication comme la carte santé qui permettrait
éventuellement d'exprimer de manière permanente
et confidentielle quel peut être le choix de la personne
par rapport au don ?
M.
Claude Evin.
- Cette rencontre doit aussi progressivement nous acheminer
vers nos votes et ce que nous inscrirons dans le texte de
loi. Je n'ai pas de question à poser à proprement
parler mais je veux réagir par rapport à quelques
interventions. J'ai bien noté avec une certaine attention
ce que disait M. Didier Houssin, à savoir que le cadre
juridique actuel n'est pas déjà suffisamment
utilisé, ce qui est une première préoccupation,
non pas pour modifier ce cadre juridique mais en tout cas
pour l'améliorer si cela est possible.
J'ai
bien noté qu'il y a une demande pour que ce cadre soit
élargi, répondant en cela d'une part à
des besoins que vous avez identifiés et répondant
aussi à des situations humaines qui nécessitaient
l'élargissement de ce cadre. Le cas qui a été
cité est assez significatif de ce point de vue.
Que
devons-nous faire dans la loi ? Sans anticiper sur le débat,
j'entends bien les différents risques de dérive
qui sont exprimés et M. Jean-Michel Dubernard a souligné
notamment le risque de dérive marchande. Je crois que
l'on n'évitera pas complètement dans la loi
ce risque. Ce n'est pas parce que nous avons un Code pénal
qu'il n'y a pas des délinquants !
Nous
devons écrire dans la loi le maximum de garanties pour
l'éviter, y compris pour sanctionner lorsqu'il y a
dérive marchande, piste qu'il faudra que nous examinions
aussi.
Sur
la question des "liens étroits et stables"
et la définition des liens qui doivent être établis
entre le donneur et le receveur, je crois effectivement que
nous devons préciser un certain nombre de points dans
la loi. Jusqu'où peut-on aller, notamment lorsqu'il
n'y a pas de lien juridique ?
Quand
il s'agit de définir des liens juridiques, on voit
bien le problème, y compris du fait que le cadre a
été élargi avec le Pacs. Je crois comprendre
que la difficulté est réelle lorsqu'il n'y a
pas de liens juridiques établis. C'est là qu'il
nous faut sans doute avoir un dispositif qui permet d'avoir
recours éventuellement à une commission, à
une possibilité d'expertise et d'appréciation.
Les liens d'amitié sont évoqués parfois
mais il n'est quand même pas possible d'écrire
juridiquement dans la loi la notion correspondante. En tout
cas, il n'est pas possible que le législateur l'apprécie.
On peut tenter d'écrire quelque chose mais ce n'est
pas à nous de l'apprécier.
La
difficulté à laquelle nous serons confrontés
tient donc à la détermination de ce qu'il est
nécessaire d'écrire pour border un certain nombre
de dérives et ce que nous devons laisser à une
appréciation au cas par cas .....
Mme
Yvette Roudy.
- Tout à fait !
M.
Claude Evin.
- ... vraisemblablement dans le cadre d'une commission qui
pourrait donner à ce moment là un avis. Je crois
que c'est autour de cette approche qu'il faut que nous dégagions
les solutions. Le projet en écrit déjà
un certain nombre et il nous faut éventuellement les
préciser.
Mon
propos n'était donc pas question. C'était un
essai pour formuler, y compris à moi-même, les
questions autour desquelles il faudra que nous apportions
un certain nombre de réponses.
M.
Bernard Charles, président.
- M. Didier Houssin a fait part d'aspects importants l'aspect
éthique et l'élargissement du cadre. Pour ma
part, et comme Claude Evin l'a dit, je souhaite définir
quels sont les éléments que nous pouvons ajouter
pour mieux définir le cadre existant et toutes les
possibilités.
Qui
dit ouverture dit encadrement. On a parlé de juges
et vous avez parlé d'un groupe indépendant,
point qui a été repris.
Si
l'extension est décidée, comment définir
" le lien étroit et stable " ? Cette mise
en place au plan législatif nous posera un problème
très difficile.
Quelle
précision doit-on attendre de la loi ? Quelle marge
laisse-t-on au décret ? Quelle marge laisse-t-on à
des autorités indépendantes qui seront chargées
de faire vivre le cadre de cette loi ?
Jean-Pierre
Foucher a posé aussi une question assez précise
sur le registre et le refus d'un donneur.
Pour
ma part, je veux insister sur un troisième point. Quels
sont les éléments que nous pouvons mettre dans
la loi pour améliorer l'information et la promotion
du don d'organes ? Un certain nombre d'associations font du
travail dans ce sens, notamment toutes les associations de
malades. D'ailleurs nous nous situons dans cet esprit avec
la loi sur le droit des malades et la qualité du système
de santé. Quels sont les éléments qui,
d'après vous, pourraient permettre d'améliorer
la communication et l'information sur le don d'organes et
par là même surmonter certains blocages ? A l'époque,
la loi avait été quelque peu utopique sur ce
plan.
Enfin,
un sujet est toujours présent : la dérive commerciale,
avec les pressions qui peuvent exister sur des donneurs potentiels.
Comment est-il possible d'encadrer ? Comment sentez-vous cette
problématique au quotidien ainsi que dans vos échanges
avec vos collègues étrangers de pays marqués
par d'autres " cultures " ou manières d'être
? Des expériences ont-elles déjà été
menées pour cadrer cette question ?
M.
Henri Kreis.
- Le problème est d'une telle complexité qu'il
est vain d'essayer de le résoudre dans les quelques
instants qui nous sont accordés ici.
Réflexion
préliminaire, j'ai omis de dire tout à l'heure
que le problème du don d'organe pour les transplantations
rénales ou les autres transplantations doit s'envisager
sous un angle complètement différent. Le rein
n'est plus un organe vital ; la vie du malade receveur n'est
pas en jeu. C'est le confort de sa vie qui est en jeu et je
veux dire par là qu'il s'agit d'un manque de confort
important, la dialyse étant une contrainte considérable.
Sa vie n'est cependant pas en jeu et le risque que l'on peut
accepter chez un donneur vivant doit être infiniment
moindre que lorsqu'il s'agit d'une transplantation vitale,
comme le foie, le poumon, l'intestin, etc.
Mme
la députée nous a demandé quelles sont
nos propositions. Comme nous n'allons pas entrer dans le détail,
je ferai seulement quelques propositions.
Nous
sommes aujourd'hui en période de pénurie et,
qu'elle soit réelle ou non, elle l'est de fait : pour
l'instant, nous n'avons pas d'organes cadavériques
de bonne qualité. Je dois dire qu'il y a quinze ou
vingt ans nous aurions refusé 50 % des organes que
l'on nous propose aujourd'hui.
Nous
sommes donc en période de pénurie. Or, il faut
aujourd'hui transplanter nos malades qui se détériorent
en dialyse. Pour cela, il faut sûrement un certain degré
d'élargissement du cercle du donneur vivant. Je dis
bien "un certain degré" car je ne pense pas
qu'il faille aller tout de même trop loin, même
en période de pénurie. Personnellement, je resterais
à la famille génétique et encore faudrait-il
voir jusqu'à quel degré, en dépassant
probablement le premier degré. La famille légale
est un autre problème qui me semble beaucoup plus difficile.
Mon ami Jean-Paul Soulillou soutient beaucoup ce désir
de voir incluse la famille légale dans le don, c'est-à-dire
le conjoint. Je crois que c'est acceptable dans certaines
conditions mais que cela doit se faire sous contrôle,
même si je ne sais pas comment le définir.
En
parallèle à cet élargissement motivé
par des nécessités actuelles qui, j'espère,
seront à terme - sinon, ce sera catastrophique pour
la transplantation dans son avenir - je propose que soient
mis en place des groupes de réflexion qui se posent
à nouveau et complètement le problème
de la collecte d'organes cadavériques. Il s'agit d'essayer
de redéfinir un autre mode de pensée que le
"don d'organe".
M.
Bernard Charles, président.
- Pouvez-vous préciser votre pensée ?
M.
Henri Kreis.
- Je ne veux pas préciser ce point aujourd'hui car
je pense que pour l'instant il faut d'abord une réflexion.
Mais, vous l'avez bien senti, mon propos n'est pas sans arrière-plan.
Je pense que le "don d'organe" est un échec.
Cela fait trente ans que nous demandons aux gens de donner
des organes et cela fait trente ans que c'est un échec.
Si c'est le seul moyen, cela restera un échec et il
faudra s'orienter vers le donneur vivant avec toutes ses conséquences,
probablement néfastes.
Premièrement
conséquence néfaste, c'est le commerce. Deuxième
conséquence néfaste, c'est la diminution de
la motivation au prélèvement d'organes cadavériques.
Il est tellement plus facile pour le transplanteur de rester
dans son fauteuil à attendre que les donneurs arrivent
que d'affronter tous les problèmes engendrés
par la collecte d'organes cadavériques. Si on transplante
plus de donneurs vivants sur un plan très large, il
en résultera une démotivation pour le prélèvement
cadavérique et ceux qui ne peuvent pas avoir des organes
cadavériques ne seront plus transplantés.
Je
pense donc qu'il faut mettre en place ce groupe de réflexion.
Il faut aussi mettre en place un registre du devenir des donneurs
vivants car nous ne savons pas en transplantation rénale
quelle est la réalité de la morbidité
et de la mortalité chez les donneurs vivants. J'insiste
donc sur la nécessité de mettre en place un
vrai registre national du suivi des donneurs vivants, tant
que l'on en fera beaucoup.
Enfin,
pour répondre sur la durée dans laquelle ces
décisions devraient être revues, une durée
de quatre ans me semblerait raisonnable. Ensuite, il conviendrait
de se reposer le problème, compte tenu des résultats
de la réflexion de cette commission ou de ces commissions
ou de ces groupes de travail sur la modification de l'approche
de la collecte des organes cadavériques.
M.
Marc-Olivier Bitker.
- Je veux répondre sur les différences entre
la transplantation à partir de donneurs vivants apparentés
et la transplantation à partir d'organes cadavériques,
à qualité égale au départ. Deux
problèmes se posent.
Premièrement,
grâce à un certain nombre de lois, notamment
celles limitant la vitesse en voiture et obligeant au port
du casque sur les motos, beaucoup moins de décès
de gens jeunes sont enregistrés, ce dont on ne peut
que se féliciter. Nous ne prélevons donc quasiment
plus que des gens âgés et souvent morts d'accidents
vasculaires cérébraux, du moins de plus en plus
souvent.
Il
faut tenir compte aussi d'une raison immunologique. Avec un
donneur vivant, vous avez un peu de temps pour préparer
les choses et vous pouvez stimuler de manière absolument
spécifique, grâce à une transfusion dirigée,
le système immunitaire du futur receveur avec le sang
du futur donneur, sans ou avec traitement immunosuppresseur,
selon les équipes et les protocoles, et voir si votre
futur receveur répond ou ne répond pas. Probablement
plusieurs raisons expliquent pourquoi les transplantations
à partir de donneurs vivants donnent de meilleurs résultats
qu'à partir d'organes cadavériques. L'une d'entre
elles est la possibilité de tester in vitro, avant
la greffe, la réactivité du futur receveur au
donneur.
Deuxièmement,
est-ce que les possibilités actuelles d'utilisation
de greffons prélevés chez les donneurs vivants
en rein ne sont vraiment pas utilisées ? Je peux vous
dire que dans notre groupe où les choses sont proposées
de manière quasiment systématique aux familles
nous observons quand même un certain nombre de cas où
cela n'est pas faisable. Il peut s'agir par exemple d'une
maladie familiale et qu'on ne peut donc pas prélever
des reins qui risquent d'être abîmés ou,
même s'ils ne le sont pas, on est obligé de penser
que au fait que la femme de cinquante ans, la soeur du patient
par exemple, dont le rein serait prélevé, aura
peut-être besoin aussi de donner ce rein à un
de ses enfants qui développera la néphropathie
plus tard. C'est dire qu'il y a des freins !
Il
y a aussi des refus du donneur vivant. De temps en temps,
vous voyez bien à la tête du donneur éventuel
auquel vous en parlez qu'il n'est pas "chaud". Dans
ce cas, il ne faut pas insister ! Certes, dans certains cas
on insistera un peu plus parce que l'on pense que c'est pour
le receveur une chance qu'il ne faut pas lui faire rater.
Il y a toutefois des refus.
Certaines
familles sont complètement éclatées.
"Certes, dira l'un, j'ai huit frères et soeurs,
mais je ne les vois jamais car nous sommes fâchés."
C'est
dire que dans nombre de cas il n'est pas possible d'utiliser
la loi et nous sommes freinés. Didier Houssin disait
tout à l'heure que l'EFG n'est pas sollicité.
Probablement devrait-on faire un courrier à chaque
fois. Pourtant, hier encore, j'ai vu en consultation un monsieur
qui veut donner à sa femme et je lui ai dit "non",
en lui conseillant d'attendre l'année prochaine, "peut-être".
Mais je n'ai pas écrit à Didier Houssin ! J'ai
donc dit "non, pour le moment ce n'est pas possible et
je ne peux pas justifier l'urgence."
Nous
avons fait de la transplantation au sein du couple quand l'urgence
pouvait être justifiée, par exemple pour des
gens venant de pays où la dialyse n'existait pas. Les
deux conjoints étaient là et la chose était
faisable. Nous l'avons faite et tout s'est bien passé.
Je crois que Jean-Paul Soulillou l'a fait aussi. Les résultats
sont bons.
Ainsi,
dans notre groupe, nous utilisons autant que possible la loi,
mais elle n'est pas toujours utilisable car il demeure un
certain nombre de freins.
Quelle
est la définition de la "relation étroite
et stable" ? Elle est indéfinissable ! Elle fait
partie du domaine du subjectif quotidien et d'ailleurs elle
peut changer.
Si
je devais donner un avis, je dirais qu'il faut chercher dans
la relation des gens quelque chose qui les unit de manière
définitive. Je reconnais toutefois que cela exclut
un certain nombre de minorités, ce qui pose un problème.
Un
lien est assez simple : le fait d'avoir des enfants en commun.
Généralement, même si le couple a de fortes
disputes, même s'il se sépare, même s'il
éclate, il reste quelque chose d'intangible en commun
: les enfants qui lient ad vitam æternam.
Une
remarque a été faite sur l'évaluation
de la volonté de don. L'impression que nous avons au
quotidien est qu'il ne faut pas en tout cas qu'un seul individu
décide ou même qu'un groupe d'individus - le
même jour - prenne une décision définitive.
Grosso modo, les couples donneurs receveurs que nous voyons
sont vus par trois personnes à peu près cinq
fois, plus les infirmières. Tout est discuté.
Il est un certain nombre de cas où les infirmières
ou un ou deux médecins indiquent qu'ils ne "sentent"
pas tel ou tel couple, parmi mille expressions possibles.
A ce moment là, il faut se poser des questions de manière
un peu plus approfondie et nous faisons souvent appel à
des personnalités extérieures pour leur demander
leur point de vue. L'important est de recueillir l'avis de
plusieurs personnes et que celles-ci voient le couple donneur
receveur plusieurs fois.
Mon
dernier point a trait au problème du prélèvement
du rein à partir d'un cadavre. Je suis assez d'accord
avec Henri Kreis, même si je n'irai pas jusqu'à
dire que la loi est un échec. Elle n'est pas parfaite
! En réalité, c'est probablement parce qu'elle
n'a pas été assez précise. Que lit-on
? Qu'il faut s'efforcer, en dehors des cas bien sûr
où le patient est inscrit sur le registre des refus
- il y a en a très peu - de rechercher le témoignage
de l'entourage. Qu'est-ce que l'entourage ? Ce peut être
deux, cinq, dix, quinze personnes et forcément vous
en trouvez une qui sera "pas pour" et dont le message
sera reçu comme une forme de refus venant du défunt.
Les
réanimateurs se trouvent confrontés au problème
suivant, dont ils parlent de temps en temps. Face à
quatre membres d'une famille, si trois sont pour mais un seul
est contre, dans le doute et pour éviter des histoires
ultérieurement, ne serait-ce que dans les médias,
forcément c'est celui qui était contre qui emportera
le refus. Il faut donc être extrêmement précis
dans la loi et peut-être faudrait-il qu'il y ait un
"responsable désigné" comme le sont
par exemple les parents pour un mineur.
M.
Jean-Marc Soulillou.
- Je suis très inquiet de l'image rémanente
que vous allez garder de cette discussion. Il va de soi que
je ne "renie" pas tout ce qui a été
dit et beaucoup de choses sont intéressantes mais il
faudra quand même clarifier quelques idées.
Premièrement,
vous aurez de plus en plus de pénurie. Je m'engage
en le disant mais, fort heureusement, les gens jeunes meurent
moins d'accidents de la route ou du travail. Nous avons donc
beaucoup à faire en France et c'est une vision de l'esprit
de penser que demain on va rendre le système très
performant et avoir ainsi des organes de qualité d'un
seul coup. C'était vrai il y a vingt ans quand il n'y
avait pas beaucoup de greffes mais c'est absolument faux actuellement.
Cela
dit, il faut se battre pour prélever plus. J'ai montré
qu'on pouvait le faire puisque dans notre ville on greffe
beaucoup.
Ce
n'est pas parce qu'on démarre une politique de transplantation
à partir de donneurs vivants que cela influe d'une
quelconque façon l'efficacité d'une équipe
pour prélever. C'est là une seconde vérité.
Les Pays-Bas, les pays scandinaves, les Etats-Unis sont performants
des deux côtés. A mon avis, une équipe
de qualité doit faire des résultats des deux
côtés. Il n'y a pas d'antinomie entre l'organisation
pour le prélèvement de la greffe à partir
de sujets décédés et la greffe à
partir de sujets vivants.
L'organisation
pour les sujets vivants est excessivement difficile, délicate
et lourde. C'est énormément de travail pour
beaucoup d'échecs parce qu'il y a de multiples raisons
pour que cela n'aboutisse pas. C'est là un deuxième
point redresser.
Un
autre point ne me paraît pas avoir été
bien perçu par certains. Le problème de la transplantation
à partir de donneurs vivants ne tient pas uniquement
à un problème de pénurie. Ce serait vraiment
une vision réductionniste du problème car c'est
beaucoup plus que cela. Je prends un exemple simple et je
parle pour le rein, organe non vital pour lequel on pourrait
dire qu'il n'y a pas très grande urgence.
D'abord,
il faut dire que ce sont des vies entières qui sont
brisées. Pensez à l'être qui vous est
le plus cher et dont la vie serait brisée. Soit, il
sera greffé avec un rein d'accidenté et, contrairement
à ce que l'on dit, les résultats de la greffe
ne sont pas bons sur le long terme. 17 ans la demi-vie, versus
dix ans ! La greffe marche pour tout le monde pendant un an
mais pour dix ans les résultats ne sont pas bons. Soit
le rein est offert par l'entourage, les résultats seront
bien meilleurs.
Il
n'est pas possible de revenir sur des chiffres avec des circonstances
médicales qui n'ont plus rien à voir avec ce
qui est aujourd'hui. On ne peut pas raisonner en fonction
de la situation d'il y a vingt ans. Aujourd'hui, il est reconnu
unanimement que les résultats sont non pas un peu meilleurs
mais bien meilleurs.
Je
vous rappelle donc ces trois points. La pénurie ne
disparaîtra pas. L'efficacité dans la gestion
des donneurs vivants n'implique pas que l'on ne fasse pas
bien dans celle des donneurs décédés.
Le problème est beaucoup plus qu'un problème
de pénurie : c'est aussi un problème de citoyenneté.
Prenons
par exemple le cas de la personne qui vous est chère
et qui a un cancer de l'oesophage. Ce n'est pas bon ! Ce serait
fantastique si l'on pouvait guérir ce cancer en donnant
l'oesophage et que tout s'arrangeait. La chose est possible
avec un rein et c'est fantastique ! Il y a des gens qui veulent
le faire.
J'ai
été peut-être long et apparemment véhément
mais il faut que nous vous passions ce message ! Que faut-il
faire maintenant ? Vous avez raison, il faut être prudent.
Monsieur Evin, vous avez rappelé à juste titre
que l'on n'a pas engrangé tous les bénéfices
de la loi actuelle. Pourquoi ? Parce que l'a "freiné"
sans arrêt et l'on est maintenant en train de libérer
l'information, avec dix ans de retard, à l'Etablissement
français des Greffes, à droite et à gauche.
Or il faut d'abord informer ! On n'a pas besoin de proposer
! Informons ! Les gens sont intelligents et ils vont réfléchir.
Il
faut quand même aller plus loin. Vous allez vous interroger
sur la décision que vous aurez prise "Ai-je bien
fait ? ..." Or dans ces cinq ou dix ans, les événements
vont évoluer et ces choses là vont devenir très
banales.
Il
faut des commissions et du contrôle, certes, mais il
faut "ouvrir" la possibilité aux amis. Je
puis vous citer le cas de deux amies, deux professeurs, qui
ont travaillé pendant trente ans, l'une avec l'autre.
Très liées, elles ont fait différents
voyages culturels organisés à l'intention des
retraités et puis l'une d'elles est tombée malade.
L'autre voulait absolument lui faire un don d'organe ! Un
tel cas n'est pas fréquent, certes, mais il se rencontre.
Il faut donc "ouvrir" et il faut des commissions.
Il
ne faut pas non plus bloquer la possibilité de faire
des échanges. La chose est compliquée mais il
se peut qu'une personne veuille absolument donner à
une personne de sa famille. Mais elle peut être bloquée
dans sa générosité parce que, par exemple,
le groupe ABO ne correspond pas. Un système d'échanges
anonymes peut le permettre. Il faut penser l'avenir avec imagination
mais il faut partout des barrières. Il est possible
de les mettre et les Anglais nous ont montré des systèmes.
Les Hollandais et d'autres en ont. Il est possible d'en trouver.
Je le répète, je parle pour le rein.
Le
problème du risque me permet de m'exprimer ainsi car
la publication de Najarian de 1,003 % date de dix ou quinze
ans. Les décès pour le rein sont très
bien connus car ils sont comptabilisés et je suis tout
à fait d'accord pour institutionnaliser le suivi, ce
que d'ailleurs nous avons proposé il y a quinze jours
à l'unanimité.
M.
Régis Volle.
- Je rappelle que j'avais beaucoup insisté sur la nécessité
de l'information. Peut-être serait-il possible d'inscrire
dans la loi cette nécessité d'informer. Il faut
y penser.
M.
Bernard Charles, président.
- C'est la question que je vous posais. Déjà
dans le cadre de la mission, nous avons bien senti qu'il fallait,
même dans la loi et de manière symbolique, valoriser
l'information.
M.
Régis Volle.
- Vous avez demandé si certains médecins n'informaient
même pas aujourd'hui sur la possibilité de transplantation.
C'est vrai, on le constate, peut-être pas tous les jours,
mais cela existe.
L'argument
selon lequel le rein n'est pas un organe vital est avancé.
Certes, on ne meurt pas aujourd'hui puisqu'il y a le rein
artificiel. Mais des études récentes ont très
nettement montré que des transplantations de reins
faites dans de bonnes conditions rallongeaient considérablement
la vie et l'espérance de vie. Quand on a vingt, trente
ou quarante ans, cette perspective n'est pas neutre et elle
est même importante.
Concernant
la notion de don d'organe, je suis tout à fait d'accord
avec M. Kreis. Je me suis toujours opposé à
ces campagnes pour les dons d'organes qui me paraissent extrêmement
négatives. En fait, ce n'est pas un don d'organe mais
un prélèvement d'organe et il vaut donc mieux
parler de facilités de prélèvement d'organe.
Certes, aujourd'hui les choses peuvent être améliorées
sur ce plan mais en particulier, dans les petits hôpitaux
périphériques, il y a vraiment du travail à
faire encore aujourd'hui.
Tout
un investissement doit être fait d'abord en information
et en sensibilisation des équipes de neurochirurgiens
et de réanimation. Dans les petites villes, il n'est
pas valorisant de prélever et c'est même perçu
comme un échec. En conséquence, on ne le fait
pas et cela est vrai encore dans de très nombreux cas
aujourd'hui.
Je
le répète, il faut vraiment consentir un investissement
important dans cette possibilité d'assister par d'autres
coordinateurs de transplantation ces petites équipes.
Cette nécessité m'a souvent été
rapportée.
Enfin,
la carte santé me paraît être une bonne
idée. Je dis pourquoi pas ?
M.
Gérard Benoît.
- Je veux faire une réflexion à la suite de
l'intervention de Mme Catherine Génisson. En fait,
la mort dégrade les organes. Une étude récente,
publiée ce mois-ci, portant sur des expériences
avec des rats morts montre que les résultats obtenus
sont moins bons avec un prélèvement sur un animal
mort. Vous qui êtes réanimateur savez très
bien que la mort entraîne des modifications tensionnelles
considérables qui altèrent le coeur, le foie,
les poumons et les reins. Les organes ne sont donc pas égaux
et je suis complètement d'accord avec mes collègues
et notamment M. Soulillou pour dire que les résultats
ne sont pas les mêmes.
Si
demain on me propose une greffe, à vivre dix ans avec
un organe qui marche - je parle du rein - et vivre vingt ans,
ce n'est pas la même chose. Réfléchissons
chacun à notre propre cas.
Je
précise que je suis médecin et non pas réanimateur.
Que nous demande-t-on dans les hôpitaux ? Qu'il y ait
moins de morts ! Que nous demande-t-on à nous qui faisons
du recueil de blessés dans les Samu ? Que nous demande-t-on
à nous, neurochirurgiens et neurologues ? Qu'un trauma
crânien soit sauvé ! Il ne passe donc pas en
mort encéphalique. En outre, le traitement est tel
contre l'hypertension intra crânienne que la mort ne
se fait pas comme elle se faisait avant par hypertension crânienne
mais par le coma chronique. Ainsi, la mort encéphalique
des gens que l'on prélève va disparaître
progressivement.
M.
Jean-Paul Soulillou a raison de dire que la pénurie
va s'aggraver. Bien sûr, il y a des refus et il faut
réfléchir à ce problème des refus.
Mais il faut être clair : aujourd'hui, nous faisons
tout pour qu'il y ait moins de morts encéphaliques.
Nous ne pouvons donc pas avoir deux visions, l'une qui nous
conduit dans un sens et l'autre qui nous conduit dans l'autre.
Il faut être cohérent sur notre politique de
santé. Notre but, je le répète, est qu'il
y ait moins de morts encéphaliques.
Bien
sûr, quand il y en a une, il faut un prélèvement.
Ma proposition, quelque peu agressive, est que quand il y
a une mort encéphalique il faut que notre système
de santé aboutisse à ce que l'on fasse une demande
obligatoire de don d'organe.
Comment
le faire ? Il y a probablement une manière de rédiger
cette demande. La déclaration obligatoire ? La demande
obligatoire ? La proposition obligatoire ? C'est vous qui
rédigez les lois. En tout, pour notre part, nous savons
que cette demande n'est pas toujours faite.
Tout
à l'heure, l'information a été reconnue
comme essentielle. C'est l'information sur la mort mais aussi
sur le don du vivant.
Je
veux essayer d'aller plus loin. Je vois aujourd'hui, concernant
des organes uniques comme le coeur, que des gens ne pourront
de toute façon avoir que des organes cadavériques.
Je vois des gens qui n'ont pas de famille, pas de frère
et soeur, qui ont des maladies transmissibles par la famille
et qui auront besoin d'organes cadavériques. Il faudra
bien se dire un jour que ces gens-là doivent supporter
une perte de chance et qu'ils ne pourront pas avoir d'organe
venant du don vivant et qu'il faudra plutôt orienter
vers eux les organes cadavériques. Il faut donc avoir
une politique sur le don du vivant parce que les organes sont
meilleurs et aussi parce qu'un certain nombre d'autres malades
sont pénalisés d'une perte de chance parce qu'on
ne fait pas un effort dans ce sens.
Je
tiens à dire que nous sommes actuellement dans une
situation catastrophique dans nos hôpitaux. Les exemples
qu'ont cités mes collègues vous montrent bien
que le sujet est aigu et que nous ne devons pas perdre trop
de temps pour changer la loi et nous permettre de prélever
plus dans la famille génétique et dans la famille
et je pense aux concubins. A vous, messieurs, de définir
"la famille", en tout cas celle pour laquelle il
y a des liens que vous pouvez identifier, liens anciens, réels
et convaincants.
M.
Olivier Boillot.
- Tout à l'heure, faute de temps, je n'ai pas pu donner
clairement mon avis et je me suis contenté de donner
des informations.
En
ce qui concerne la transplantation hépatique, je serais
aussi assez partisan d'augmenter un peu les possibilités
de prélèvement au sein de la famille élargie,
voire plus, chez certains amis. Le problème qui a été
posé est celui de l'évaluation du lien de solidité
entre le receveur et le donneur potentiel.
En
ce qui nous concerne, il y a systématiquement une équipe
extérieure à notre équipe de transplantation
qui voit les donneurs et les receveurs. En l'occurrence, c'est
un service de psychiatrie qui non seulement les évalue
mais les prend en charge pour les aider. C'est aussi une possibilité
de contrôler ce qui se passe et d'éviter certaines
dérives dans les équipes de transplantation.
Nous
souhaiterions parfois qu'il y ait la possibilité de
prélever d'autres personnes et nous avons tous dans
notre pratique des membres de la famille qui ne sont pas au
premier degré et qui posent la question de pouvoir
donner une partie de leur foie. Nous leur répondons
toujours de la même façon, en faisant état
de la loi bioéthique.
Concernant
les besoins pour la transplantation hépatique, il est
sûr qu'il faut aussi avoir à l'esprit que l'hépatite
C en France, dont vous connaissez l'étendue de l'endémie,
va sans doute représenter dans les années à
venir un problème de santé encore plus aigu
qu'actuellement. De plus en plus de patients auront sans doute
besoin de transplantation hépatique.
Vous
avez également entendu que le problème du donneur
cadavérique va persister longtemps et même s'aggraver.
Pour nous, la possibilité du donneur vivant représente
donc une solution qu'il faut sans doute contribuer à
développer.
Concernant
la distribution des organes, en France, il y a à peu
près 26 centres de transplantation hépatique
dont l'activité n'est pas du tout uniforme. Une majorité
de centres fait moins de 20 transplantations par an et les
règles de distribution sont "au tour par tour".
Cela veut dire que les centres auront des propositions équivalentes,
qu'ils aient un volume important ou non. Malheureusement pour
les centres qui ont beaucoup de malades sur liste, la durée
d'attente sera plus longue pour leurs malades. Il y a sans
doute la possibilité d'améliorer la distribution
pour la rendre plus juste pour les patients qui sont en attente
de transplantation.
D'autre
part, on pourrait également essayer de développer
plus souvent le partage de greffons hépatiques, c'est-à-dire
couper un foie en deux pour greffer deux receveurs. L'idéal
serait de pouvoir utiliser ces deux parties du foie pour greffer
deux adultes, ceux qui risquent le plus de décéder
avant la transplantation. Le problème est que la taille
du foie gauche impose que l'on dirige ce greffon vers un petit
receveur adulte, en accord avec la règle des 1 % dont
je vous ai parlé tout à l'heure.
Il
faudrait également assouplir les règles de répartition
et essayer de faire des échanges dirigés pour
augmenter les possibilités de transplantation pour
l'adulte.
M.
Jean-Paul Couetil.
- On a beaucoup parlé du donneur vivant. Tout le monde
est convaincu que le recours au donneur vivant est parfaitement
justifié. La justification n'est pas la question de
ce jour. La vraie question est de savoir s'il faut étendre,
en dehors du cadre de la loi connue, cette possibilité.
Je crois que la plupart de mes collègues qui se sont
exprimés ce soir souhaitent que ce soit étendu.
Personnellement en tout cas, je le souhaite vraiment. Etendu
à qui ? Chacun a pu donner son avis.
S'agissant
de la transplantation pulmonaire, il ne faut pas oublier qu'elle
a besoin de deux donneurs et je le répète car
ce point est important. Je ne souhaiterais pas que, lorsque
vous allez rédiger cette loi, vous fassiez de la transplantation
pulmonaire le parent pauvre de la transplantation d'organes
à partir de donneurs vivants. Il faut bien trouver
deux donneurs dans la famille, ce qui n'est pas facile et
ce qui dépasse souvent très largement le cadre
du père et de la mère. La chose est plus facile
quand le père et la mère sont d'accord pour
donner une partie d'eux-même à leur enfant. Nous
serons donc confrontés à ce problème.
Je
crois qu'il faut respecter bien sûr l'aspect relation
génétique mais il y a un aspect relations émotionnelles
qui me paraît essentiel et qui est aussi noble que la
relation génétique. Lorsqu'une personne fait
vraiment état d'une "relation étroite et
stable", il faut lui faire confiance. Chaque adulte a
une vraie responsabilité et dans notre pratique j'ai
été toujours surpris et étonné
par la responsabilité des patients, des familles, des
amis devant la transplantation d'organes. Certains disent
qu'ils se sentent une sorte de droit personnel élémentaire
à venir en aide à quelqu'un.
Je
ne sous-estime jamais leurs possibilités de dissimulation.
Je sais que parfois certains donneurs possibles vont dissimuler
telle ou telle chose et je parle en sous-jacent, avec les
possibilités d'argent et autres. Il sera toujours impossible
de savoir réellement la "vraie vérité",
si je puis dire. Mais à un moment donné, il
y a la responsabilité de celui qui veut faire quelque
chose et je crois qu'il faut lui donner l'occasion véritablement
d'honorer sa responsabilité et son désir. Personnellement,
je crois vraiment, en particulier pour la transplantation
pulmonaire - cela est également vrai pour tous les
organes - qu'il faut ouvrir une possibilité à
la relation émotionnelle. Qu'elle soit " durable
et stable ", certes. Il est certainement souhaitable
qu'il y ait des commissions d'experts ou de sages qui s'assureront
dans leur intime conviction qu'elle est bien réelle,
ne serait-ce que pour avoir une sorte de garde-fou. Il n'en
demeure pas moins qu'on n'aura jamais de certitude absolue.
Telle
est l'évolution qui me paraît souhaitable. Cela
est possible aux Etats-Unis : des amis donnent une partie
de leurs poumons ou de leur foie. C'est une société
qui est évoluée et elle le permet. Je crois
que nous devons lui embrayer le pas à cet égard.
Enfin,
il faut dire que les médecins qui s'occupent de transplantation
sont de vrais professionnels. Mon problème n'est pas
de m'appesantir sur la qualité du donneur, donneur
cadavérique ou donneur vivant, mais de transplanter
quelqu'un et de lui venir en aide. N'oublions pas que c'est
le pronostic vital du receveur qui est en jeu, s'agissant
du poumon ou du foie. Je ne pense pas que développer
les possibilités de donneurs vivants en quelque matière
que ce soit puisse diminuer la possibilité de donneurs
cadavériques. Nous sommes de vrais professionnels et
plus nous aurons de donneurs pour satisfaire notre demande,
plus nous serons heureux. Si un jour on nous dit qu'il y a
suffisamment de donneurs cadavériques et qu'il n'y
a plus besoin de donneurs vivants, alors tant mieux ! Mais
ce n'est pas pour demain.
Nous
sommes tous là pour défendre la greffe, quel
que soit le donneur.
Mme
Yvette Roudy. - Monsieur le Président, je réalise
tout d'un coup que nous n'avons jamais posé dans le
cadre de notre mission la question du don d'ovocytes. Elle
ne se posait tellement pas en 1994. Je sais que cela se pratique
et je n'ai pas d'opinion. Cette question m'est venue à
l'esprit en entendant poser les questions sur la proximité
du donneur, sur les conditions, sur les modes d'évaluation
et d'appréciation. En tout cas, ce don d'ovocytes se
fait et on raconte même que les personnes doivent arriver
avec une donneuse. Dès lors, qui va apprécier
la motivation de cette dernière ? Cette acceptation
n'aurait-elle pas donné lieu à quelque échange
financier ? Il existe un marché et des prix se pratiquent
déjà - il suffit de se brancher sur Internet
- et on sait qu'il y existe déjà un trafic.
Cette
question mérite sans doute d'être posée
M.
Bernard Charles, président. - Dans la discussion sur
le clonage thérapeutique, nous serons au coeur d'un
des problèmes posés. Je n'entre pas dans le
détail mais le problème du don d'ovocytes sera
un débat essentiel et quelque peu médiatique
sans doute. La mission aura à se pencher sur cette
question et il est vrai que les pressions financières
ou autres que vous avez évoquées sont réelles.
M.
Marc-Olivier Bitker.
- La nature humaine est ainsi faite et les trafics existent.
Je me permets de vous conter une anecdote très courte
qui m'a fait me poser beaucoup de questions. En 1990, j'ai
vu un couple d'amis qui vivaient ensemble. L'un était
en dialyse et l'autre était prêt à lui
donner son rein. Je le répète, nous étions
en 1990, bien avant la loi bioéthique de 1994. J'ai
dit que l'opération était complètement
impossible et que nous pouvions simplement inscrire le receveur
pour une greffe de rein de cadavre.
Les
deux amis sont donc repartis avec un air un peu malheureux.
Quelques mois plus tard, en pleine guerre du Golfe, j'ai reçu
un coup de téléphone de Dharan et j'ai appris
qu'ils avaient été faire cette opération
- que j'avais refusée pour ma part - aux Indes, à
New-Delhi ou à Bombay. Ils n'avaient rien "acheté"
puisque le donneur était tout trouvé. L'opération
ne s'était probablement pas faite avec toutes les précautions
que nous aurions prises localement, bien que nous puissions
aussi avoir des soucis. En tout cas, le receveur était
à Dharan dans un état très inquiétant
; on a essayé de le rapatrier, en vain. Il est mort
!
A
posteriori, je me suis dit que c'était peut-être
à cause de mon refus - certes, la loi interdisait cette
transplantation - que cet homme jeune, âgé de
trente ans, est mort parce que greffé dans des conditions
probablement discutables sur le mode de l'asepsie et de l'immunosuppression.
Je crois donc qu'il faut faire attention : l'argument du commerce
est à double tranchant. Nous refusons bien évidemment
le "commerce", mais, de toute façon, ce risque
est réel. Peut-être faut-il mieux encadrer les
choses, les faire bien sûr sans "commerce"
mais localement et dans de bonnes conditions pour nos concitoyens.
Mme
Yvette Bénayoun-Nakache.
-
Tous les intervenants ont dit pratiquement "plus de donneurs,
compte tenu de la pénurie, mais également plus
d'information." La remarque a été faite
aussi que la loi ne pourrait pas tout prévoir.
Actuellement,
dans tous les domaines sont engagés les "débats
citoyens". Si l'on veut informer beaucoup plus la population,
ne faut-il pas en amont, en même temps que la révision
des lois bioéthiques, que vous, associations et représentants,
et nous, élus, engagions des débats d'information
par rapport à la population ? Nous pourrons prendre
toutes les décisions que nous voudrons, aussi grandes
soient-elles, nous n'aurons pas les mêmes degrés
d'information, compte tenu de la technicité des choses.
Comment
voyez-vous notre collaboration entre nous, le législateur
et vous qui vivez sur le terrain médical, humain et
émotionnellement, en faveur de la bonne information
à donner et qui relève de notre responsabilité
?
Je
me réfère au registre du refus. Combien de Françaises
et de Français savent que ce registre existe et comment
il fonctionne ? Il faudrait se donner les moyens de mettre
déjà en place ce qui existe. Nul doute qu'aucune
évolution ne sera possible si l'on ne va pas à
la rencontre de la population pour lui expliquer les données
du problème, ce qui est forcément nécessaire
pour connaître son état d'esprit. Il est bien
d'en parler entre nous, législateur et praticiens,
du terrain mais encore faut-il que la population que nous
allons solliciter puisse être sérieusement informée.
M.
Bernard Charles, président.
- La parole est à M. Jean-Paul Vernant du Service d'hématologie
clinique à l'Hôpital de la Pitié-Salpêtrière.
Il
nous exposera les particularités du recours à
la greffe des cellules souches hématopoïétiques
que le projet de loi insère d'ores et déjà
dans la catégorie des tissus et cellules et non plus
des organes, et dont l'évolution des techniques nécessite
un cadre juridique garantissant la protection des patients,
tout en permettant de s'adapter.
M.
Jean-Paul Vernant.
- Je veux d'abord dire un mot à propos des ovocytes,
s'agissant d'un problème auquel nous sommes confrontés.
Dans notre pratique, nous faisons des chimiothérapies
et des radiothérapies très lourdes à
des patientes, qu'on stérilise malheureusement à
quinze, vingt ou vingt-cinq ans. Il est bien entendu souhaitable
que le don d'ovocytes se développe. Toutefois, cela
doit se faire dans l'anonymat et il est hors de question que
cela se fasse autrement. Il est hors de question qu'une soeur
ou une mère donne pour sa fille. C'est totalement exclu.
Sinon, on se retrouve dans des situations psychologiques dramatiques.
Actuellement,
c'est ainsi que cela se passe. La patiente vient avec un proche,
sa soeur, sa mère, mais le don est anonyme et croisé.
En aucune façon, celle qui donne ne sait à qui
le don est destiné. Pourtant, on manque de donneuses
et l'opération de don des ovules est assez compliquée
car elle suppose une stimulation et un prélèvement.
Cela implique une c_lioscopie et un prélèvement.
Il est donc hors de question de donner pour quelqu'un que
l'on connaît. La receveuse vient avec une personne qui
va donner mais pas pour elle : c'est un don croisé,
anonyme et je pense que cela doit rester ainsi. Il est clair
que nous manquons de donneurs d'ovules et que nos patientes
sont obligées d'attendre pendant des mois voire des
années.
Mme
Yvette Roudy.
- C'est un don anonyme et gratuit !
M.
Jean-Paul Vernant.
- Anonyme et gratuit et il doit le rester !
Concernant
la greffe de cellules souches hématopoïétiques,
je ne parlerai que des greffes allogéniques, c'est-à-dire
avec des donneurs ou des donneuses apparentés ou non
apparentés. Selon les chiffres du registre 2000 qui
a été établi par l'Etablissement français
des greffes, il y a eu 799 allogreffes pratiquées dans
75% des cas pour des hémopathies malignes, leucémies,
lymphomes, myélomes et autres maladies de ce genre.
Point
important, par rapport à il y a dix ans, on est passé
de 400 greffes à 800 et surtout est apparue la greffe
de cellules souches hématopoïétiques avec
des donneurs non apparentés. Voici dix ans, à
peine 10 % de ces greffes étaient faites à partir
des donneurs non apparentés ; actuellement, nous sommes
à plus de 25 %. Autrement dit, une greffe sur quatre
est faite à partir d'un donneur non apparenté.
Les
registres de donneurs non apparentés sont en train
de se développer. On compte dans le monde 7 millions
de donneurs volontaires, de "gentils donneurs" qui
acceptent qu'on les prélève sous anesthésie
générale et qu'on prenne un peu de leur moelle.
C'est un risque minime, celui d'une anesthésie programmée,
de courte durée. Jusqu'à maintenant, sur les
dizaines de millions de greffes qui ont été
faites dans le monde, nous n'avons pas eu à déplorer
de décès de donneur non apparenté.
Deuxième
point, nous observons une diversification des choses. Il y
a dix ans, nous ne prélevions que de la moelle, sous
anesthésie générale et par ponction.
Actuellement, il existe deux autres possibilités.
D'une
part, les greffes de cellules souches périphériques.
Il s'agit de donner au donneur un produit, un facteur de croissance,
qui fait augmenter les globules blancs et qui les met en circulation
dans le sang. Au lieu d'avoir 5000 ou 6000 globules blancs
dans le sang, comme c'est le cas normalement, on va monter
jusqu'à 50 000, 60 000, 70 000 globules blancs et il
est en beaucoup qui viennent de la moelle. Ce sont des cellules
souches que l'on peut prélever alors par ce que l'on
appelle une cytaphérèse, c'est-à-dire
un prélèvement sanguin. On prend du sang, on
le fait passer dans une machine, on centrifuge, on garde les
cellules souches qui nous intéressent et on réinjecte
chez le donneur ce qui nous intéresse mais pas les
globules rouges, les plaquettes, etc.
Cette
pratique est très intéressante ; elle permet
d'éviter une anesthésie générale.
Elle peut se faire en ambulatoire. Son seul inconvénient
est que le donneur va recevoir pendant cinq à six jours
un produit pour lequel il n'y a pas de bénéfice
personnel pour lui. C'est un traitement que l'on utilise par
ailleurs chez les malades et dans d'autres circonstances mais
là, en l'occurrence, on va lui donner un médicament
dont il n'a pas besoin, mais du seul fait qu'on va lui prélever
et que cela permettra d'éviter l'anesthésie
générale.
Ce
médicament présente un risque théorique
mais il est vraiment théorique. Certains ont dit que,
peut-être, dans certaines conditions, il pouvait stimuler
des cellules au repos, des cellules leucémiques, cancéreuses.
Mais ce risque est purement théorique. Sur des centaines
de milliers de patients qui ont reçu ce médicament
- le G.CSF, un facteur de croissance - pour raccourcir des
aplasies, après chimiothérapie, dans des cancers
du sein, dans des lymphomes, etc., nous n'avons jamais eu
d'augmentation du risque de leucémie ou de cancer induit
par ce médicament. Il n'empêche qu'il y a un
risque théorique.
La
troisième source de cellules souches hématopoïétiques
permettant de faire des greffes - ce que l'on appelait la
greffe de moelle - c'est le sang placentaire. Il existe des
cellules souches chez le nouveau né entre son cordon
et le placenta maternel. On "clampe" le cordon et
généralement on jette le placenta et le sang
contenu dans le point de "clampage" jusqu'au placenta.
Plutôt que de le jeter, compte tenu du fait qu'il y
a dans ce sang placentaire beaucoup de cellules souches hématopoïétiques,
on s'est interrogé sur l'intérêt de le
congeler, de faire un typage des tissus de l'enfant et d'utiliser
cela éventuellement pour faire une greffe de moelle.
C'est
une technique qui marche et qui est tout à fait intéressante
parce que ces cellules sont dites "naïves "
et qu'elles sont moins agressives pour le receveur. On a besoin
d'une compatibilité qui est moins précise ;
on accepte des différences dans les typages tissulaires
entre le donneur et le receveur. Par contre, c'est un peu
de liquide - entre 30 et 80 ou 90 millilitres de sang - qui
ne contient pas énormément de cellules souches.
Dans l'état actuel des choses ces greffes marchent
uniquement chez les enfants ou les adultes de faible poids,
moins de quarante kilos. Mais nous sommes en train de travailler
sur des techniques d'expansion de ces cellules pour les faire
pousser et pouvoir utiliser ce greffon à des fins de
transplantation, même chez l'adulte.
Dans
la loi de bioéthique de 1994 n'apparaissait que la
moelle parce que, à cette époque, il n'y avait
pas les greffes de sang et de sang placentaire. Les greffeurs
de cellules souches hématopoïétiques souhaitaient
que nous cessions de parler de greffe de moelle et que nous
parlions de greffe de cellule souches hématopoïétiques,
ce qui sera sans doute le cas dans la loi révisée.
Toutefois, il me semble que le prélèvement de
cellules souches sanguines apparaît dans la "loi
Sang" et pas dans la loi de bioéthique et cela
peut poser des problèmes dans la mesure où la
finalité est la même : réaliser une greffe
de cellules souches hématopoïétiques chez
un patient qui en a besoin.
Un
enfant qui a une leucémie aiguë qui a rechuté
et qui est en deuxième rémission n'a pratiquement
aucune chance de guérir. Avec une greffe, on lui donne
cinq ou six chances sur dix de guérison, versus zéro,
ce qui n'est pas rien. Il faut donc travailler pour cela.
Pour
d'autres maladies - la leucémie myolétique chronique
par exemple - nous avons aussi des résultats chez les
gens jeunes, avec un donneur dans la fratrie, jusqu'à
70 et 80 % de guérison. C'est donc une technique qui
marche et bien entendu nous souhaitons la développer.
Plusieurs
problèmes se posent au sujet de la loi de bioéthique.
Le
premier est celui des donneurs mineurs. Jusqu'en 1994, il
n'était prévu d'utiliser les donneurs mineurs
que pour un frère ou une soeur. Il est tout à
fait compréhensible que nul ne va demander à
un enfant de dix ans de s'inscrire sur un fichier de donneurs
volontaires pour un prélèvement de sa moelle
au profit d'un receveur qu'il ne connaît pas. Aucun
parent n'accepterait de l'inscrire ! Les parents ont déjà
du mal à s'inscrire sur le fichier des donneurs.
Or
nous nous sommes retrouvés dans des situations extrêmement
difficiles, par exemple, face à des enfants mineurs
ayant une leucémie aiguë, ayant un donneur qui
n'était pas frère mais cousin germain. Vous
le savez sans doute, quand deux frères épousent
deux soeurs, par hasard les cousins doublement germains peuvent
avoir la même identité HLA. Or, on n'a pas le
droit de faire cela en France parce qu'on n'a le droit de
prélever que des frères et soeurs. Quelques
cas se sont donc posés en France et la situation ridicule
a été que ces enfants ont été
obligés de se faire greffer en Belgique ou en Suisse.
Nous
avons donc souhaité dans la révision de la loi
que cela soit modifié et que l'on accepte les donneurs
mineurs familiaux. J'insiste sur le terme de "familiaux".
En effet, dans la première révision prévue,
il est dit "cousin germain". Or on peut se trouver
dans des situations où un enfant de quinze ans peut
donner pour son oncle qui est géno-identique d'un côté
et phéno-identique sur l'autre. Bref, sans entrer dans
les détails techniques, on peut se trouver dans des
situations familiales où un mineur pourrait donner
pour quelqu'un de sa famille qui n'est pas cousin germain.
Les greffeurs de cellules souches hématopoïétiques
souhaiteraient l'introduction de la possibilité de
prélever de la molle chez les mineurs, à condition
que cette moelle soit destinée à quelqu'un de
la famille.
M.
Jean-Marie Le Guen.
- Il y a une chose que je ne comprends pas. Je vois bien pourquoi
dans la loi, au point de départ de 1994, les greffes
de moelle sont considérées dans le cadre de
la loi bioéthique, car c'est une innovation. Mais,
en l'occurrence, vous êtes de plus en plus près,
me semble-t-il, au-delà de la greffe de moelle, des
dons du sang. C'est le cas, par exemple, quand vous êtes
dans la stimulation des lymphocytes. Pourquoi n'entreriez-vous
pas dans la catégorie don du sang, cadre dans lequel
on prélève parfois plutôt certains facteurs
ou certaines cellules ?
M.
Jean-Paul Vernant.
- Le problème, c'est que dans la "loi Sang",
on a le droit dans certaines conditions de modifier le sang
que l'on prélève chez un adulte. Par exemple,
pour prélever des polynucléaires, des globules
blancs, on a le droit de donner des corticoïdes pour
augmenter le nombre de globules blancs dans le sang mais on
n'en pas le droit lorsqu'il s'agit d'un enfant.
Le
sang d'un enfant ne peut pas être modifié pour
être réinjecté. Mais mon souci serait
plutôt de sortir de la "loi Sang" pour ce
qui est des prélèvements des cellules souches
hématopoïétiques et de rentrer dans la
loi bioéthique, et de ne pas forcément banaliser.
M.
Bernard Charles, président.
- Il existe quand même dans la proposition un chapitre
"tissus, cellules et produits du corps humain et de leurs
dérivés" et c'est là qu'il est fait
référence aux cousins germains, aux cousines
germaines et aux problèmes qui se posent.
M.
Jean-Michel Dubernard. - Je rejoins tout à fait l'avis
de M. Jean-Paul Vernant. Mais il faut se rappeler aussi qu'en
1994 et même antérieurement, nous avions été
soumis à de nombreuses pressions pour séparer
le sang et les organes. A l'époque, il s'agissait des
sociétés qui s'occupaient du sang et qui soulignaient
que c'était complètement différent des
organes. Mais vous avez raison, il faut indiscutablement remettre
cet aspect des choses dans la partie relative aux tissus et
aux cellules.
M.
Jean-Paul Vernant.
- C'est un sang très particulier qui est prélevé.
Il
faut savoir qu'actuellement sur l'ensemble des greffes de
cellules souches hématopoïétiques qui sont
faites en France, en situation allogénique, il n'y
en a qu'un quart qui sont des greffes de sang ; les trois
quarts restent des greffes de moelle.
Par
ailleurs, quand on utilise de la moelle venant d'un pays étranger,
Etats-Unis, Allemagne ou autre, dans certaines régions
on ne prélève que de la moelle. Certains pays,
comme l'Allemagne, commencent à développer les
prélèvements sanguins.
Sachez
également que nous n'avons pas l'autorisation en France,
pour les donneurs non apparentés, de prélever
des cellules souches périphériques.
Prenons
le cas du prélèvement de cellules souches hématopoïétiques
pour un donneur non apparenté. Si un donneur vient
dans mon service parce que l'on a besoin de ses cellules souches
en Italie ou aux Etats-Unis et que les Américains me
disent qu'ils préféreraient des cellules souches
hématopoïétiques sanguines, je n'ai pas
le droit de prélever ces cellules souches périphériques,
après lui avoir donné du GSSF. Je suis obligé
de lui prélever de la moelle.
M.
Bernard Charles, président.
- Pouvez-vous mettre en évidence les deux ou trois
points sur lesquels vous souhaitez une discussion approfondie
avec nous. Vous avez situé le problème, en souhaitant
que le cadre retenu pour les cousins germains et cousines
germaines soit prévu différemment.
D'autres
éléments vous paraissent-ils essentiels ?
M.
Jean-Paul Vernant.
- Je veux évoquer un autre point. Les décrets
d'application de la loi de 1994 nous handicapent beaucoup.
En effet, le donneur doit faire part de son consentement devant
le tribunal de grande instance de son domicile. Or cette condition
n'est pas du tout commode pour nous. Il faut essayer de régler
ce problème parce que si je greffe un malade qui habite
à Saint-Jean-de-Luz tout devient alors compliqué
à cet égard.
Autre
point, les comités d'experts pédiatriques qui,
pour les mineurs, donnent leur aval pour que le donneur soit
prélevé. Il est très positif d'avoir
à vérifier que le mineur a été
informé par les médecins des problèmes
qui se posent. De la même façon, nous souhaiterions
qu'on ait le choix du comité d'experts pédiatrique,
sans être forcé d'aller à Dunkerque ou
à Lille.
M.
Didier Houssin.
- Je vais répondre de façon globale aux questions
qui ont été posées pour le donneur décédé
puis je dirai un mot sur le donneur vivant, pour terminer
sur la question de la durée qui a été
évoquée par Mme Mathieu-Obadia.
Concernant
le donneur décédé, pour répondre
à une question de Mme Catherine Génisson, il
ne devrait pas y avoir trop de craintes qu'un élargissement
des greffes avec donneur vivant "télescope"
le système mis en place pour essayer de susciter les
prélèvements sur donneur décédé.
Cela peut être le cas dans des pays en développement
de la greffe mais je ne pense pas que l'on doive craindre
cela en France.
Par
ailleurs, il faut être conscient que ce qu'ont dit M.
Kreis et M. Volle traduit une certaine lucidité. En
effet, c'est un prélèvement et la manière
de le présenter en don est une forme d'habillage. Toutefois,
cet habillage est ancien et utile dans la manière de
présenter les choses. Plutôt que de remettre
en cause ce mode de présentation, il vaut mieux poursuivre
la logique jusqu'au bout. C'est la raison pour laquelle si
les parlementaires adoptaient l'idée qu'une certaine
reconnaissance soit exprimée, même de façon
purement symbolique - "La Nation exprime sa reconnaissance
au donneur ..." - ce serait une manière de bien
s'inscrire totalement dans la logique du don.
Une
manière certainement de susciter l'activité
de prélèvement sur donneur décédé
est réellement de faire du prélèvement
un acte médical. C'est un point qui figure dans le
projet de loi et qui me paraît tout à fait essentiel.
En effet, faire en sorte que dans les hôpitaux le prélèvement
ne soit plus considéré comme une activité
de second rang est un élément essentiel pour
susciter le développement de cette activité.
Toutefois, il ne faut pas se faire d'illusion : la rareté
est fondée sur une réalité, c'est que
la mort encéphalique est un état rare et qui
se raréfie. Il faut bien vivre avec cette rareté,
ce qui n'empêche pas qu'il faut essayer d'optimiser
autant que possible l'organisation du prélèvement
sur personne en état de mort encéphalique dans
les hôpitaux.
Le
rôle des responsables politiques dans ce domaine a été
évoqué. J'imagine que vous avez des milliers
de tâches qui tournent autour de l'explication des lois
aux citoyens. Il est sûr que c'est un des domaines où
la position des responsables politiques peut jouer un rôle
tout à fait important. C'est une prise de position
relativement récente dans notre pays, contrairement
à d'autres pays où depuis déjà
de nombreuses années les responsables politiques les
plus importants se sont positionnés sur ce sujet. Cela
commence en France et c'est important parce que sujet intéresse
nos concitoyens, même si cela les inquiète.
En
réponse à M. Jean-Pierre Foucher concernant
le régime du consentement, je rappelle que les parlementaires
ont adopté un principe de solidarité, avec la
notion de consentement présumé. On prend le
parti des malades en priorité et on suppose a priori
que tout le monde est d'accord mais, comme l'on veut réserver
la possibilité à celui qui est exposé,
de s'exprimer et que sa liberté et son autonomie se
manifestent, ce registre de refus a été mis
en place. C'est un outil comme d'autres puisque l'on peut
aussi exprimer son opposition sur un papier ou en le disant
à ses proches.
Ce
registre est en place depuis 1998. Il remplit son office.
Actuellement près de 50 000 personnes y sont inscrites.
C'est très peu en pourcentage mais ce n'est pas si
mal en valeur absolue ; ce chiffre correspond à déjà
à une bonne ville. Point important, cela veut dire
que des gens ont fait la démarche de s'inscrire dans
un registre automatisé, lequel est interrogé
systématiquement avant tout prélèvement.
L'interrogation prend cinq minutes, le temps d'une réception
d'un fax de l'hôpital. Des personnes sont habilitées
à interroger le registre. Chaque année, nous
rencontrons un certain nombre d'oppositions, évidemment
en petit nombre.
Quels
sont les types de refus observés ? Il est vrai que
dans beaucoup de cas, en raison du contexte psychologique
dans lequel ces cas s'inscrivent, l'ignorance que la famille
a de la position du défunt est un élément
tout à fait déterminant. C'est la raison pour
laquelle le message que nous essayons de faire passer se résume
ainsi : "Prenez une décision et parlez-en famille
..." Une fois que ce dialogue a existé une fois
en famille sur ce sujet, le problème est presque réglé
car la décision a une valeur quasi testamentaire. Du
moins tel est le témoignage que donnent les coordonnateurs
hospitaliers des prélèvements sur ce sujet.
Telles
sont les observations que je voulais faire concernant le donneur
décédé pour répondre aux différentes
questions.
Concernant
le donneur vivant, je crois que la question de "relations
étroites et stables" est un point sur lequel vous
aurez certainement à vous concentrer de façon
intensive. J'aurais tendance à dire que les termes
"relations étroites" sont probablement insuffisants.
En effet, on peut avoir des relations commerciales étroites
ou une grande proximité de vue sur différents
sujets ; on peut avoir une relation étroite sur le
plan physique, être voisin .... et pourtant se haïr.
Je crois donc que la question de la nature de l'étroitesse
est un élément essentiel. Je vous signale d'ailleurs
que dans certains pays on parle de relations émotionnelles
et de relations affectives étroites. Je crains que
vous soyez peut-être conduits à vous poser la
question de mettre l'amitié ou l'amour dans la loi.
La
stabilité est un élément plus simple
à prendre en considération car il s'agit là
de durée. On peut imaginer qu'une commission indépendante
qui aurait à se prononcer puisse tenir compte de la
durée comme un élément d'indication.
L'amélioration
du cadre actuel concernant les donneurs vivants a également
été évoquée. Je pense à
cet égard que c'est effectivement une action d'information
qui peut et qui doit être faite. Elle est engagée.
Faut-il faire figurer dans la loi qu'il y a effectivement
une exigence d'information de la part des organismes responsables
vis-à-vis des professionnels de santé sur ce
sujet ? Cette question pourra peut-être se poser.
La
question de la vigilance, c'est-à-dire le suivi des
donneurs vivants à long terme, fait l'objet d'une mesure
envisagée, je crois, au niveau réglementaire,
dans le cadre d'un décret sur la biovigilance. Ce dernier
n'est pas encore paru mais c'est dans ce cadre qu'est envisagé
ce suivi.
Concernant
la périodicité du réexamen, il a été
dit quatre ans. Par expérience, je sais qu'une fois
la loi votée, des décrets sont encore nécessaires
et un certain temps s'écoule encore avant qu'ils ne
paraissent. Une fois qu'ils sont publiés, il faut encore
prendre la mesure du dispositif mis en place. Faut-il prévoir
cinq, sept ans ? Je ne sais pas mais la solution tourne certainement
autour de ces durées là, du moins sur ce sujet
qui est très évolutif.
M.
Jean-Michel Dubernard.
- Je retiens quelques points plus particulièrement.
Premièrement,
la loi actuelle doit être appliquée et parfaitement
appliquée. Cela est vrai pour les prélèvement
sur cadavres. Si un de nos confrères avait été
là, il aurait pu parler des greffes de coeur qui sont
directement concernées par les prélèvements
sur les comas dépassés. C'est aussi un domaine
passionnant où l'on enregistre beaucoup d'évolutions
et de progrès techniques en ce moment et dans lequel
on considère le prélèvement d'une manière
un peu différente que pour les autres organes.
Il
y a des choses à améliorer et notamment la manière
dont l'information à la famille est faite. Il s'agit
le plus souvent d'un questionnement. On n'a pas beaucoup progressé
sur ce plan et je ne suis pas sûr que la notion de consentement
présumé soit encore réellement appliquée
à 100 %.
M.
Bernard Charles, président.
- Consentement libre et éclairé !
M.
Jean-Michel Dubernard.
- En tout cas ce n'est pas simple et c'est un des premiers
efforts à faire.
Pour
le donneur vivant, je pense que la loi peut éventuellement
être élargie.
Je
suis très ennuyé puisque je fais des prélèvements
sur des donneurs vivants. Nous en faisons d'ailleurs de plus
en plus et, qui plus est, par coelioscopie. Nous sommes confrontés
à la pénurie et nous avons divisé par
deux le nombre de greffes en dix ans.
En
prévision de cette table ronde, j'ai fait la semaine
dernière une démarche et j'ai vu un homme sage
que certains d'entre vous connaissent, Gilbert Thill, à
Genève, lors du colloque européen de transplantation
où nous étions un certain nombre à faire
des cours. Il a beaucoup d'expérience et il a prélevé
un bon nombre de donneurs vivants. Il insiste sur deux points
et son propos rejoint ce qui a été dit ici.
Premièrement,
l'intérêt d'un comité des sages avec des
psychiatres et des psychanalystes. En effet, nous avons besoin
de psychologues de haut niveau. C'est ce qui se pratique à
La Pitié où un psychanalyste travaille dans
l'équipe. Probablement faut-il aussi y intégrer
le juge, même si son rôle doit être défini,
sachant que sa place est très particulière dans
ce type de comité.
Deuxièmement,
le risque. Actuellement, quoi qu'on en dise, à part
pour les greffes de foie, nous n'avons pas de notion précise
sur le risque encouru par le donneur vivant. Nous ne savons
pas combien se suicident ensuite, combien font de phlébites
ou d'embolies pulmonaires. D'où la nécessité
absolue de faire un registre.
J'ai
préparé deux amendements. L'un vise à
instaurer ce registre qui a sa place dans cette loi ....
M.
Bernard Charles, président.
- Nous sommes d'accord sur le registre.
M.
Jean-Michel Dubernard.
- Puisque la loi est révisable théoriquement
tous les quatre ans, ce registre nous apportera des informations
concernant le pourcentage des décès pour les
greffes de foie. Par exemple. 1 % de décès pour
les foies, c'est énorme ! Il y a peu d'opérations
chirurgicales avec 1 % de décès. Pour les reins,
on ne sait pas ce qui se passe.
Ce
registre est en tout cas indispensable pour disposer d'informations
objectives et, à mon sens, il doit être tenu
par l'Etablissement français des greffes, structure
indépendante.
A
partir du moment où il existe un registre et un comité
des sages auquel serait soumis chaque cas de possibilité
d'extension, toutes les précautions sont prises pour
que les médecins soient plus sereins dans leurs décisions.
Je
soumettrai donc deux amendements en commission, l'un sur la
commission ou le comité, l'autre sur le registre.
J'aurai
une autre proposition à faire. La loi étant
révisable tous les cinq ans ...
M.
Bernard Charles, président.
- Je tiens à vous signaler que ce point n'était
pas dans le projet de loi et il faudra que nous le remettions.
M.
Jean-Michel Dubernard.
- Nous devrions avoir un organisme continu qui permettra de
repérer le problème qui peut se poser à
un moment précis ....
M.
Jean-Paul Soulillou.
- Comme en Angleterre !
M.
Bernard Charles, président.
- Nous avons beaucoup travaillé avec l'HAFEA ! En donnant
des moyens supplémentaires - je suis partisan d'une
agence, comme vous le savez - on devrait avoir ce suivi et
cette alerte. Nous avons vécu la période de
1994 ; en 1988, j'étais rapporteur sur la première
loi bioéthique. Huit ou dix mois après la loi
de 1994, les nouvelles techniques d'AMP sont sorties alors
que nous n'en avions pas du tout parlé. Peut-être
quelques scientifiques le savaient-ils ? Peut-être avons-nous
fait un travail d'information beaucoup plus long sur la révision
de cette loi ! Mais je crois qu'un organisme d'alerte sur
l'évolution de la loi serait une excellente chose.
M.
Jean-Michel Dubernard.
- Je remercie tous les participants à cette réunion.
Leur éclairage nous permet de voir les pistes vers
lesquelles nous pouvons nous diriger.
M.
Bernard Charles, président.
- Nous avons été très heureux de vous
accueillir et nous vous remercions d'être venus en cette
période de fin d'année. L'Assemblée nationale
a ainsi un dossier qui, à mon avis, revalorise la fonction
du politique. Cette réflexion, menée à
l'écoute de notre société ainsi que de
notre vie scientifique et médicale, dépasse
les clivages politiques.
_______________
Rapport
de M. Alain Claeys, au nom de la commission spéciale
sur le projet de loi relatif à la bioéthique
(auditions).
©
Assemblée nationale
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