|
Article
publié dans le magazine Fnair n°92 de décembre
2002
Nous
sommes le 31 mai 2002.
J'ai 29 ans.
J'émerge lentement d'un profond sommeil.
Un de tes deux reins vient de m'être greffé.
Immédiatement, il a commencé à épurer
mon sang et à produire de l'urine. Mais à l'instant
où j'ouvre les yeux, je ne le sais pas encore. Les
sourires des infirmières qui m'entourent me rassurent
: tout s'est bien passé. Pour toutes les deux.
Ton
rein fonctionne !
Merci, mon Dieu ! Quelle joie, quel bonheur ! Que la vie est
belle ! Tu vas revivre maintenant ! Merci à tous de
votre aide et de lui avoir épargné toutes ces
années de dépendance et de souffrances morales
et physiques
Ce
jour marque une étape d'un long voyage, semé
d'embûches et d'espoirs, de promesses et de luttes,
qui m'a conduite, qui nous a conduites, au fil des années
jusqu'à la dialyse, puis jusqu'à la greffe.
Il a débuté l'année de mes douze ans,
lorsqu'une bandelette urinaire a révélé
la présence de sang et d'albumine. Plusieurs mois et
une biopsie rénale plus tard, le diagnostic de maladie
de Berger était posé, avec son lot d'incertitudes
: comment et quand allait-elle évoluer ? Comment allais-je
vivre, maintenant, plus tard ?
Pourtant, dès que la possibilité de la nécessité
d'un recours à la dialyse ou à la greffe fut
évoquée, tu m'as fait une promesse : "
si un jour tu en as besoin, je te donnerai un de mes reins
".
C'était
ma volonté extrême. Jamais rien ne m'aurait fait
changer d'avis.
Je t'aime plus que ma propre vie
Tu es la jeunesse,
moi j'ai déjà parcouru beaucoup d'années
dans le confort d'une bonne santé. Je savais que je
pouvais avoir une victoire sur ta maladie, que j'en détenais
la solution
C'était doux pour moi, rassurant
et j'allais te revoir vivre comme avant. J'aurais été
capable d'affronter des montagnes pour cet objectif. Et un
épisode chirurgical n'est pas insurmontable, il faut
relativiser, beaucoup d'autres peuvent le faire !
Je crois que la première démarche intérieure
est de penser à " l'autre " plutôt
qu'à soi, d'avoir un peu de courage, et tous les ingrédients
y sont
Je
dois avouer que je ne concevais pas réellement ce qu'elle
représentait, à l'époque.
Tout d'abord, je n'avais qu'une très vague idée
de ce que pouvait impliquer l'insuffisance rénale terminale,
cette menace qui, déjà, semblait planer au dessus
de moi. Que tout le monde redoutait. Que je ne comprenais
pas
D'ailleurs, si cet examen de routine n'avait pas
été fait, il est très probable que ma
maladie n'aurait pas été diagnostiquée
avant longtemps, puisqu'aucun autre symptôme ne se manifestait.
Et puis je n'avais aucune envie de songer à mon avenir
en des termes aussi sombres. Je me sentais bien, normale.
Les années ont passé, sans histoire, ponctuées
par des résultats biologiques rassurants. A tel point
que dix ans après la découverte de ce problème
de santé, son évolution était jugée
"favorable" par le néphrologue qui me suivait
à l'époque. J'en ai immédiatement déduit
que j'étais tirée d'affaire, et que les prévisions
pessimistes ne se réaliseraient pas. Ma vie suivrait
son cours.
Pourtant, quelques années plus tard, les événements
m'ont donné tort. Mes résultats sanguins se
sont peu à peu dégradés, puis de plus
en plus rapidement, en même temps que ma fonction rénale.
J'espérais un revirement de situation, une explication
logique qui aurait pu infirmer ce qu'ils impliquaient : l'heure
approchait
Et je n'y croyais toujours pas.
De ton côté, tu avais tenu à m'accompagner
à une de mes consultations trimestrielles, pour informer
mon néphrologue de ta volonté de me donner un
rein. "Trop tôt, pas d'actualité".
Et puis les choses se sont précipitées. J'ai
été dialysée pour la première
fois en urgence, la veille de la date prévue pour la
création de ma fistule. Je te revois passer le seuil
de ma chambre d'hôpital, des larmes plein les yeux "Il
y a tellement longtemps que j'ai peur que ça t'arrive
".
C'était arrivé.
Il a fallu faire avec, et accepter de voir ma vie transformée,
pour un temps. Ne plus oser faire de projet. Renoncer à
mes espoirs. Accepter une existence ponctuée par des
séances de dialyse, tantôt terriblement ennuyeuses,
tantôt marquées par des " incidents "
douloureux ou angoissants.
Dominique était à mes côtés, à
aucun moment il ne m'a abandonnée. Il a choisi de s'impliquer
activement pour que nous surmontions cette épreuve
qui nous frappait tous les deux. Il aurait aussi pu opter
pour une solution plus simple, et s'enfuir à tire d'aile.
Je sais que tu lui en es très reconnaissante. Moi aussi
! Pendant ces quelques mois où ma vie a été
suspendue à une machine, je me suis souvent sentie
dépassée par les événements, impuissante,
ou désespérée. Jamais je ne me suis sentie
seule. Parce que je ne l'ai jamais été.
Pour tenter de grappiller un peu de temps à la maladie,
pour exister encore, nous avons opté pour la dialyse
à domicile. Indépendance ! Enfin, presque
Peu à peu, la routine s'est installée. Et puis,
un espoir nous poussait à avancer : la greffe. Plus
que jamais, tu voulais me redonner la vie et tu étais
certaine que ce serait possible. Moi je n'osais pas croire
que cela arriverait. Tu m'engueulais dès que tu sentais
poindre un soupçon de doute dans ma voix !
J'étais inscrite sur la liste pour un rein cadavérique,
mais on m'avait parlé de quatre ou cinq ans d'attente.
Je
ne voulais pas que tu passes toutes ces années de jeunesse
en dialyse. Je savais que la greffe ne te faisait pas peur.
Elle pouvait être pour demain
Nous étions en symbiose.
L'avenir n'était pas sombre, au contraire, nous avions
du ciel bleu à l'horizon
N'as-tu jamais remarqué qu'après une tempête,
le soleil revient toujours ?
Pourtant,
nos bilans pré-greffes respectifs ont eu lieu, aucun
problème. La date de la transplantation a même
été fixée. Elle est devenue une réalité
tangible et j'ai finalement laissé mes inquiétudes
au placard. Sa perspective nous a galvanisées. Le temps
s'est écoulé un peu plus rapidement. Tu me remontais
chaque jour le moral au téléphone : "courage,
c'est bientôt fini, bientôt, tu vivras mieux
".
Cette greffe, nous l'attendions avec ferveur et confiance,
sans aucune appréhension.
Et puis le grand jour est arrivé, et les événements
se sont enchaînés, presque naturellement. Nous
étions sereines et nous en avons vécu chaque
instant comme le prélude à un grand bonheur.
Nous regardions dans la même direction. A aucun moment
nous n'avons douté, ni l'une de l'autre, ni de la réussite
de ce qui se préparait.
J'ai finalement ouvert les yeux sur ma vie retrouvée
dans cette salle de réveil.
En
quelques heures ta vie a complètement changé,
et la mienne a retrouvé le bonheur d'avant
Tu
es redevenue la jeune femme indépendante, heureuse
de vivre, que je connaissais
Aujourd'hui, tu ne regrettes rien.
Tu avais peur pour moi
Tu vois, je vis à l'identique.
Mon état de santé est le même qu'avant,
mes résultats biologiques en témoignent. Je
n'ai mal nulle part
Et quel bonheur pour moi de te voir vivre libre.
Tu vois, c'est le rein d'un amour
et forcément,
il ne peut que bien fonctionner.
"Ce qu'on fait avec amour réussit toujours"
Je
mesure aujourd'hui toute la force de l'amour qui t'a amenée
à me faire cette promesse il y a bien longtemps, puis
à la transformer en un cadeau inestimable, un don de
vie, une nouvelle chance. Je sais que jamais tu ne t'es posée
une seule question à son sujet. Tes choix te sont toujours
apparus comme les seuls possibles, tu qualifies toi même
ton attitude de " naturelle ". Moi, je la trouve
infiniment généreuse et courageuse. Les mots
me manquent ou me paraissent dérisoires pour pouvoir
la qualifier comme je le souhaiterais.
Merci,
Maman.
Yvanie (receveuse) & Jocelyne (donneuse)
|