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Fais
de ta vie un rêve, et d'un rêve, une réalité.
Antoine de Saint-Exupéry
Lors
de mon hospitalisation de jour, j'ai partagé ma chambre
avec une dame d'une soixantaine d'année, venue pour
une biopsie de ses reins natifs. Elle était terrorisée,
d'abord à cause de l'acte en lui-même, qu'on
ne lui avait pas expliqué, mais surtout par la perspective
des résultats de l'examen. Elle ne se voyait absolument
pas en dialyse
Nous
avons commencé à discuter et j'ai pu la rassurer
en lui affirmant tout d'abord que l'examen était complètement
indolore. Lorsqu'elle a su que j'avais été greffée,
j'ai vu son visage changer et se teinter de surprise. Elle
a bredouillé quelques mots, puis a tenté de
s'excuser de se plaindre comme elle l'avait fait alors que
j'étais sans doute passé par beaucoup plus difficile
qu'elle. Elle m'a ensuite avoué que je ne correspondais
absolument pas à l'image qu'elle se faisait des greffés
du rein
C'est pourtant bien ce que je suis, cela fait
maintenant partie de mon identité. Je n'ai pas l'impression
que cela fasse de moi quelqu'un de différent pour autant,
ni de mériter la considération qu'elle m'a témoignée
! Je suis simplement une survivante, qui a eu beaucoup de
chance.
J'ai
toujours su que j'étais chanceuse.
Lorsqu'au
collège nous avions étudié la reproduction
sexuée, ce que j'ai appris a fini de m'en persuader
: parmi ces millions de spermatozoïdes, tous terriblement
désireux de féconder cet ovule, il a fallu que
l'élu soit celui qui portait la moitié de mon
patrimoine génétique. Chaque être vivant
qui voit le jour sur cette terre est donc porteur d'un capital
chance phénoménal, qui lui a permis d'exister.
Moi y compris ! Mais aujourd'hui, je réalise que cela
va bien plus loin.
J'ai
eu la chance de naître en 1973. Quelques dizaines d'années
plus tôt je serais morte d'insuffisance rénale
terminale à 28 ans, sans que personne ne puisse me
venir en aide.
J'ai
eu la chance de naître dans un pays qui m'a permis d'être
soignée. A quelques milliers de km de là, j'aurais
pu mourir d'insuffisance rénale terminale à
28 ans, sans que personne ne puisse ou ne veuille financer
mon traitement.
J'ai
eu la chance de rencontrer un roudoudou qui m'a un jour affirmé
qu'il serait toujours là pour moi. Il a prouvé
qu'il disait vrai. Un autre compagnon aurait-il eu la force
de s'impliquer dans ma maladie, de la faire pénétrer
dans notre foyer, de la prendre à bras le corps et
d'accepter la responsabilité de mon traitement ? Aurait-il
su endurer mes sautes d'humeurs, mes moments de déprime,
mon intransigeance et mes insultes parfois ? Aurait il accepté
d'endosser tour à tour le rôle d'ami fidèle,
d'amant, de soignant, voire de pushing ball ? Un autre couple
aurait volé en éclat.
J'aurais pu affronter seule cette épreuve et ajouter
une rupture à la (longue) liste des conséquences
négatives de ma maladie.
J'ai
eu la chance de croiser la route de soignants formidables,
qui ont su me soutenir et m'aider à surmonter les difficultés.
Ils sont aussi parvenus à me faire retrouver mon regard
d'enfant au sujet de leur profession et à me remettre
de vieux rêves en tête.
Enfin,
j'ai eu la chance de voir le jour dans cette famille. Une
autre mère aurait-elle eu la volonté et le courage
d'accepter d'offrir une partie d'elle-même, de supporter
la douleur, de prendre le risque d'être privée
d'un organe vital ? J'aurais très bien pu passer de
nombreuses années en dialyse, à attendre qu'un
rein soit disponible pour moi
Ceci
n'est pas la fin de mon histoire. Et j'en suis très
heureuse ! C'est seulement la conclusion de quelques mois
mouvementés et éprouvants de ma vie et de celle
de mes proches.
Si
j'avais eu le choix, j'aurais évidemment souhaité
que tout cela nous soit épargné. Mais puisque
ça n'a pas été le cas, nous avons fait
le pari de nous battre pour surmonter ces épreuves
et pour prendre les décisions qui nous semblaient les
meilleures aux moments opportuns. J'espère que l'avenir
nous donnera raison.
Mais
par dessus tout, je sais à présent qu'au-delà
des difficultés, ce par quoi je suis passée
m'a grandie, et a modifié ma perception du monde.
J'ai
à présent une idée très claire
de mes priorités. La principale est de faire le choix
d'une vie pleine et de profiter de chaque instant passé
auprès de ceux que j'aime. Sans eux, je n'écrirais
vraisemblablement pas ces lignes aujourd'hui. Je me suis longtemps
questionnée sur la façon de les remercier de
leurs multiples et inestimables preuves d'amour. Je pense
qu'aujourd'hui j'ai trouvé une réponse. Ce qu'ils
ont su me donner est gigantesque, et la seule manière
de m'en montrer digne, c'est de vivre heureuse en me donnant
les moyens d'aller au bout de mes rêves.
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