Histoire de
la Greffe

 
 
 
 

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dernière mise à jour le 15/04/03
Un peu d'histoire : la Greffe

"Chaque progrès donne un nouvel espoir, suspendu à la solution d'une nouvelle difficulté. Le dossier n'est jamais clos."
Claude Lévi-Strauss

Les allusions aux greffes d'organes ou de membres sont largement présentes dans des textes très anciens et tout au long de l'histoire de l'humanité. Ainsi, la Bible en est largement pourvoyeuse : le Christ remet en place l'oreille du soldat mutilé par Saint Pierre, Saint Antoine de Padoue procède à la ré-implantation d'un pied, Saint Pierre fait de même avec les Seins de Sainte Agathe, tranchés par un romain...

Au deuxième siècle, en Chine, on trouve les premières références au remplacement d'organes malades par des organes sains.

On peut admirer dans le couvent San Marco à Florence, une fresque de Fra Angelico, datant du 3ème siècle, représentant la greffe d'une jambe au Diacre Giustiniano par Saint Côme et Saint Damien.

Jacques de Voragine en fournit l'explication au XIIIème siècle dans son ouvrage " la légende dorée " : la jambe de Giustiniano était atteinte d'un cancer. Saint Côme et Saint Damien amputèrent le membre malade et le remplacèrent par celui d'un éthiopien récemment décédé. Les auteurs de cet exploit devinrent les saints patrons des médecins et des chirurgiens…

Au XIIème siècle, toujours en Italie, Saint Antoine de Padoue réimplante le pied d'un jeune homme qui s'était volontairement mutilé.

En Hollande, en 1668, Job Van Meeneren rapporte la première greffe osseuse : Les os d'un chien sont utilisés pour réparer le crâne d'un homme.

En 1744, en Suisse, Abraham Trembley effectue les premières expérimentations de transplantation sur l'animal.
Giuseppe Boronio, un scientifique italien, tente en 1804 des greffes de peau sur des moutons. En 1822, Berger met cette technique à profit pour réaliser les premières autogreffes de peaux sur des hommes.

Durant toute cette période, les tentatives de greffes d'organes (principalement de reins) sur des animaux se multiplient, mais leurs résultats ne permettent pas d'envisager de les étendre à l'homme. Une des difficultés qui subsistent concerne l'aptitude des chirurgiens à suturer de façon durable les vaisseaux sanguins des organes transplantés à ceux des receveurs.

Il faut attendre 1906 pour que Mathieu Jaloubay, un médecin lyonnais spécialisé en chirurgie vasculaire, mette au point une telle technique. Il l'applique à la transplantation, en greffant un rein de porc puis un rein de chèvre au pli du coude de deux femmes atteintes d'insuffisance. Dans les deux cas, les malades décèdent peu après.

Alexis Carrel, lui aussi originaire de Lyon, apprend la couture auprès d'une brodeuse avant d'appliquer sa technique nouvellement acquise à des recherches sur les anastomoses vasculaires qui lui vaudront le prix Nobel en 1912.

Il émigre à Chicago, où il met son savoir au service de transplantations réalisées sur des animaux.

Les difficultés d'ordre chirurgical sont à présent maîtrisées, mais les greffes demeurent la plupart du temps des échecs, les receveurs semblant ne pas tolérer des éléments provenant d'organismes étrangers.

En 1947, à Boston, David Hume reçoit une jeune femme en insuffisance rénale aiguë à la suite d'un avortement. Il demande l'autorisation de tenter une greffe de rein, mais elle lui est refusée. C'est donc clandestinement, de nuit et dans la chambre de la malade qu'il procède à l'intervention.

Le rein produit de l'urine, la malade se réveille, ses propres reins reprennent peu à peu leurs fonctions tandis que le greffon cesse les siennes et est retiré. La jeune femme a passé le cap critique et est sauvée.

En 1951, à Chicago, Richard Lawler greffe avec succès un rein de cadavre à une femme atteinte de polykystose. La malade survit pendant six mois.

En France, la même année, René Küss, avec Charles Dubost et Marceau Servelle, met au point la technique chirurgicale de transplantation toujours utilisée de nos jours, permettant de placer le greffon rénal dans la fosse iliaque.

En 1951, les premières greffes étaient réalisées de cette manière. "On prélevait les reins à greffer chez les guillotinés ou bien chez des vivants à qui il fallait enlever un rein pour des raisons thérapeutiques", évoque le Pr Küss.
La technique chirurgicale de Küss a ensuite été universellement adoptée.

A la fin du mois de décembre 1952, Marius Renard, un jeune charpentier de 16 ans, tombe d'un échafaudage. Une hémorragie incontrôlable contraint le chirurgien qui tente de le sauver à lui retirer son unique rein.


Marius Renard

Madame Renard, qui donna un rein à son fils pour tenter de le sauver.

Le rein artificiel n'existe pas, Marius semble promis à une mort certaine.

Sa mère, désespérée, supplie les médecins de greffer un de ses propres reins à son fils.

Confrontés à cette situation dramatique, Jean hamburger et son équipe décident qu'il est moralement plus acceptable de tenter cette opération de la dernière chance, plutôt que regarder Marius s'éteindre d'une mort lente.

En cette nuit de Noël 1952, c'est toute une équipe qui se mobilise à l'hôpital Necker pour tenter l'impossible. Louis Michon, Nicolas Economos et Jean Vaysse transplantent le rein gauche de la mère dans la fosse iliaque droite du fils. L'opération est un succès, le rein fonctionne immédiatement, et Marius, qui était mourant, retrouve rapidement des forces.


Marius et sa mère


Marius quelques jours après la greffe

Les médias s'emparent de son histoire, et sa mère et lui deviennent de véritables héros nationaux, symboles de la force de l'amour maternel et des prodiges de la médecine moderne. Pourtant, le greffon cessera progressivement de fonctionner, pour aboutir, vingt et un jours plus tard, à un rejet sans appel et à la mort du jeune garçon.

En 1954 à Boston, une greffe entre deux vrais jumeaux réalisée par John Merrill et Joseph Murray est couronnée de succès.

Ci-contre, les frères Herricks, respectivement donneur et receveur. Ci dessous l'équipe de Merrill et Murray au travail.



A ce stade, les protocoles médicaux et chirurgicaux des transplantations rénales sont bien définis, mais une grande inconnue subsiste : l'immunocompatibilité. Les seules transplantations possibles semblent être celles à partir d'organes provenant d'un jumeau du receveur, ce qui limite largement le champ d'application de la technique.

L'hiver 1958-1959, raconte le Pr Jean Auvert dans les «Annales d'urologie», lors d'un accident survenu dans une pile atomique en Yougoslavie, une dizaine d'ouvriers furent exposés à une dose catastrophique de rayons X et gamma. «Transférés à Paris dans le service du Pr Jean Bernard, ils subirent par Georges Mathé des transplantations de moelle osseuse qui réussirent presque toutes. L'irradiation accidentelle avait supprimé le lymphocyte vecteur du rejet immunitaire.»
«Instruit, on décide de préparer le receveur d'un rein par une irradiation totale.»
«Cette technique fut suivie, quelques mois plus tard à l'hôpital Necker, par l'équipe du Pr Jean hamburger. Il avait sélectionné deux frères jumeaux non identiques. Le receveur subit une irradiation totale de 40 Gy, et fut isolé en appartement stérile.»
Selon la méthode de Swan, le donneur a été endormi et réfrigéré dans un bain d'eau froide à 4 °C. « Lorsque la température du corps descendit à 30 °C, il fut extrait de la baignoire et installé sur la table d'opération en position latérale pour lombotomie, raconte le Pr Jean Auvert. Je prélevai le rein gauche de cet homme en parfaite santé. L'organe lavé au sérum froid fut porté dans la salle voisine où Jean Vaysse avait préparé les vaisseaux iliaques pour reconnecter le rein prélevé (...) Il n'y eut aucune crise de rejet et le receveur vécut parfaitement pendant vingt ans sans aucun traitement.»

Un pas décisif est franchi en 1958 par Jean Dausset, à Paris. Il met en évidence les groupes HLA ainsi que leur rôle dans la lutte d'un organisme contre un greffon étranger.

En 1960, René Kuss et Marcel Legrain réalisent les 3 premières greffes hors gémélarité dont 2 patients survivront 18 mois.

Jusqu'en 63, les réussites se comptent encore sur les doigts d'une main et les plus grands immunologistes prédisent que les transplantations d'organes ne pourraient pas connaître de succès durables. Seul l'esprit visionnaire de certains pionniers, et notamment celui de Jean Hamburger, a permis la poursuite des tentatives de greffes aboutissant aux extraordinaires succès d'aujourd'hui.
Bien que connu et défini par les français Goulon et Mollaret, le concept de mort cérébrale n'a à l'époque pas d'application pour le prélèvement d'organes et les reins de cadavres humains mal conservés donnent dans l'ensemble de mauvais résultats.

Jean hamburger tente de mieux sélectionner les donneurs potentiels. L'irradiation de la moelle, immunosuppression très rudimentaire, est rapidement remplacée par l'usage des corticoïdes (découverts en 1950) et des suppressifs de moelle (comme l'azathioprine).

A la fin des années 60, la transplantation rénale se développe.
Jean Dausset a jeté les bases de l'appariement HLA, Térasaki, à travers la découverte du crossmatch, a permis d'éliminer les donneurs strictement incompatibles, la réanimation des patients en état de mort cérébrale a acquis une base légale, des solutions de conservation des organes apparaissent, le maniement des corticoïdes, de l'imurel s'améliorent...

A partir de cette période, les transplantations vont se diversifier et s'étendre à différents organes :

  • En 1966, à l'université du Minnesota à Minneapolis, premier succès d'une greffe rein pancréas par le Professeur Lillehei.
  • En 1967, premier succès d'une greffe cardiaque par le Dr Christian Bernard à Cape Town, en Afrique du Sud.
  • En 1967, à Denver (USA), premier succès d'une greffe de foie par le Dr Thomas Starzl.
  • En 1981, à Stanford (USA), premier succès d'une greffe d'un bloc cœur-poumons par Norman Shumway et Bruce Reitz.
  • En 1983, à Toronto (Canada) premier succès d'une greffe d'un poumon unique.
  • En 1986, à Toronto (Canada) premier succès d'une greffe de deux poumons par le Dr Joel Cooper.
  • En 1989, à Chicago (USA) premier succès d'une greffe de foie à partir d'un donneur vivant.
  • En 1990, à Stanford, premier succès d'une greffe de poumon à partir d'un donneur vivant (la mère du receveur).

La découverte en 1972 des propriétés immunosuppressives de la cyclosporine par Jean-François Borel transforme radicalement les perspectives des greffes et la durée de vie des greffons.

En 1980, en Suisse, la cyclosporine est synthétisée artificiellement, ce qui ouvre la voie de sa commercialisation, en 1983.. C'est une avancée décisive qui entraîne la multiplication des programmes de transplantations.

La dernière partie du 20ème siècle est marquée par de nombreuses avancées en immunologie et au niveau des techniques chirurgicales, ainsi que par la mise au point de nouveaux médicaments immunosuppresseurs.

L'étape suivante est l'amélioration des techniques de prélèvement, rendant possible de prélever plusieurs organes chez le même donneur et de les conserver en dehors du corps pendant un certain temps grâce aux liquides de préservation.

Les progrès réalisés dans le domaine de la réanimation et des soins intensifs permettent de maintenir pendant un bref délai les fonctions importantes chez le donneur en mort cérébrale. La mort du cerveau peut être constatée d'une façon indubitable par des tests cliniques et des paramètres biologiques.

Le 21ème siècle verra sans aucun doute à son tour des progrès marquants.

Les recherches en cours actuellement explorent plusieurs voies d'avenir pour les greffes. Elles concernent notamment la mise au point d'organes artificiels de plus en plus miniaturisés, les xénotransplantations (utilisation d'organes et/ou de cellules prélevés sur des animaux), le partage d'un organe entre plusieurs receveurs, le développement de traitement immunosuppresseurs plus efficaces et ayant moins d'effets secondaires, la connaissance toujours plus précise du fonctionnement du système immunitaire et la tolérance induite, ayant pour objectif l'arrêt des immunosuppresseurs.

 

La greffe des frères Herricks, effectuée en 1954 à Boston, a été immortalisée par l'artiste Joel Babb. Cette oeuvre est actuellement exposée à la Faculté d'Harvard.

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Témoignage : de la dialyse à la transplantation
 
 
 
 
 


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