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"Chaque
progrès donne un nouvel espoir, suspendu à la
solution d'une nouvelle difficulté. Le dossier n'est
jamais clos."
Claude Lévi-Strauss
Les
allusions aux greffes d'organes ou de membres sont largement
présentes dans des textes très anciens et tout
au long de l'histoire de l'humanité. Ainsi, la Bible
en est largement pourvoyeuse : le Christ remet en place l'oreille
du soldat mutilé par Saint Pierre, Saint Antoine de
Padoue procède à la ré-implantation d'un
pied, Saint Pierre fait de même avec les Seins de Sainte
Agathe, tranchés par un romain...
Au deuxième siècle, en Chine, on trouve les
premières références au remplacement
d'organes malades par des organes sains.
On peut admirer dans le couvent San Marco à Florence,
une fresque de Fra Angelico, datant du 3ème siècle,
représentant la greffe d'une jambe au Diacre Giustiniano
par Saint Côme et Saint Damien.

Jacques
de Voragine en fournit l'explication au XIIIème siècle
dans son ouvrage " la légende dorée "
: la jambe de Giustiniano était atteinte d'un cancer.
Saint Côme et Saint Damien amputèrent le membre
malade et le remplacèrent par celui d'un éthiopien
récemment décédé. Les auteurs
de cet exploit devinrent les saints patrons des médecins
et des chirurgiens
Au XIIème siècle, toujours en Italie, Saint
Antoine de Padoue réimplante le pied d'un jeune
homme qui s'était volontairement mutilé.
En Hollande, en 1668, Job Van Meeneren rapporte la
première greffe osseuse : Les os d'un chien sont utilisés
pour réparer le crâne d'un homme.
En 1744, en Suisse, Abraham Trembley effectue les premières
expérimentations de transplantation sur l'animal.
Giuseppe Boronio, un scientifique italien, tente en
1804 des greffes de peau sur des moutons. En 1822, Berger
met cette technique à profit pour réaliser les
premières autogreffes de peaux sur des hommes.
Durant
toute cette période, les tentatives de greffes d'organes
(principalement de reins) sur des animaux se multiplient,
mais leurs résultats ne permettent pas d'envisager
de les étendre à l'homme. Une des difficultés
qui subsistent concerne l'aptitude des chirurgiens à
suturer de façon durable les vaisseaux sanguins des
organes transplantés à ceux des receveurs.
| Il
faut attendre 1906 pour que Mathieu Jaloubay, un
médecin lyonnais spécialisé en chirurgie
vasculaire, mette au point une telle technique. Il l'applique
à la transplantation, en greffant un rein de porc
puis un rein de chèvre au pli du coude de deux
femmes atteintes d'insuffisance. Dans les deux cas, les
malades décèdent peu après. |
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Alexis
Carrel, lui aussi originaire de Lyon, apprend
la couture auprès d'une brodeuse avant d'appliquer
sa technique nouvellement acquise à des recherches
sur les anastomoses vasculaires qui lui vaudront le
prix Nobel en 1912.
Il
émigre à Chicago, où il met son
savoir au service de transplantations réalisées
sur des animaux.
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Les
difficultés d'ordre chirurgical sont à présent
maîtrisées, mais les greffes demeurent la plupart
du temps des échecs, les receveurs semblant ne pas
tolérer des éléments provenant d'organismes
étrangers.
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En
1947, à Boston, David Hume reçoit
une jeune femme en insuffisance rénale aiguë
à la suite d'un avortement. Il demande l'autorisation
de tenter une greffe de rein, mais elle lui est refusée.
C'est donc clandestinement, de nuit et dans la chambre
de la malade qu'il procède à l'intervention.
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Le
rein produit de l'urine, la malade se réveille, ses
propres reins reprennent peu à peu leurs fonctions
tandis que le greffon cesse les siennes et est retiré.
La jeune femme a passé le cap critique et est sauvée.
En
1951, à Chicago, Richard Lawler greffe avec
succès un rein de cadavre à une femme atteinte
de polykystose. La malade survit pendant six mois.
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En
France, la même année, René
Küss, avec Charles Dubost et Marceau Servelle, met
au point la technique chirurgicale de transplantation
toujours utilisée de nos jours, permettant de placer
le greffon rénal dans la fosse iliaque. |
En
1951, les premières greffes étaient réalisées
de cette manière. "On prélevait les reins
à greffer chez les guillotinés ou bien chez
des vivants à qui il fallait enlever un rein pour des
raisons thérapeutiques", évoque le Pr Küss.
La technique chirurgicale de Küss a ensuite été
universellement adoptée.
A
la fin du mois de décembre 1952, Marius Renard, un
jeune charpentier de 16 ans, tombe d'un échafaudage.
Une hémorragie incontrôlable contraint le chirurgien
qui tente de le sauver à lui retirer son unique rein.

Marius Renard
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Madame Renard, qui donna un rein à
son fils pour tenter de le sauver.
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Le
rein artificiel n'existe pas, Marius semble promis à
une mort certaine.
Sa
mère, désespérée, supplie
les médecins de greffer un de ses propres reins
à son fils.
Confrontés
à cette situation dramatique, Jean
hamburger et son équipe décident
qu'il est moralement plus acceptable de tenter cette
opération de la dernière chance, plutôt
que regarder Marius s'éteindre d'une mort lente.
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En
cette nuit de Noël 1952, c'est toute une équipe
qui se mobilise à l'hôpital Necker pour tenter
l'impossible. Louis Michon, Nicolas Economos et Jean Vaysse
transplantent le rein gauche de la mère dans la fosse
iliaque droite du fils. L'opération est un succès,
le rein fonctionne immédiatement, et Marius, qui était
mourant, retrouve rapidement des forces.

Marius
et sa mère
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Marius
quelques jours après la greffe
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Les
médias s'emparent de son histoire, et sa mère
et lui deviennent de véritables héros nationaux,
symboles de la force de l'amour maternel et des prodiges de
la médecine moderne. Pourtant, le greffon cessera progressivement
de fonctionner, pour aboutir, vingt et un jours plus tard,
à un rejet sans appel et à la mort du jeune
garçon.

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En
1954 à Boston, une greffe entre deux vrais jumeaux
réalisée par John Merrill et Joseph
Murray est couronnée de succès.
Ci-contre,
les frères Herricks, respectivement donneur et
receveur. Ci dessous l'équipe de Merrill et Murray
au travail.
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A ce stade, les protocoles médicaux et chirurgicaux
des transplantations rénales sont bien définis,
mais une grande inconnue subsiste : l'immunocompatibilité.
Les seules transplantations possibles semblent être
celles à partir d'organes provenant d'un jumeau du
receveur, ce qui limite largement le champ d'application de
la technique.
L'hiver
1958-1959, raconte le Pr Jean Auvert dans les «Annales
d'urologie», lors d'un accident survenu dans une pile
atomique en Yougoslavie, une dizaine d'ouvriers furent exposés
à une dose catastrophique de rayons X et gamma. «Transférés
à Paris dans le service du Pr Jean Bernard, ils subirent
par Georges Mathé des transplantations de moelle osseuse
qui réussirent presque toutes. L'irradiation accidentelle
avait supprimé le lymphocyte vecteur du rejet immunitaire.»
«Instruit, on décide de préparer le receveur
d'un rein par une irradiation totale.»
«Cette technique fut suivie, quelques mois plus tard
à l'hôpital Necker, par l'équipe du Pr
Jean hamburger. Il avait
sélectionné deux frères jumeaux non identiques.
Le receveur subit une irradiation totale de 40 Gy, et fut
isolé en appartement stérile.»
Selon la méthode de Swan, le donneur a été
endormi et réfrigéré dans un bain d'eau
froide à 4 °C. « Lorsque la température
du corps descendit à 30 °C, il fut extrait de la
baignoire et installé sur la table d'opération
en position latérale pour lombotomie, raconte le Pr
Jean Auvert. Je prélevai le rein gauche de cet homme
en parfaite santé. L'organe lavé au sérum
froid fut porté dans la salle voisine où Jean
Vaysse avait préparé les vaisseaux iliaques
pour reconnecter le rein prélevé (...) Il n'y
eut aucune crise de rejet et le receveur vécut parfaitement
pendant vingt ans sans aucun traitement.»
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Un
pas décisif est franchi en 1958 par Jean Dausset,
à Paris. Il met en évidence les groupes
HLA ainsi que leur rôle dans la lutte d'un organisme
contre un greffon étranger.
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En
1960, René Kuss et Marcel Legrain réalisent
les 3 premières greffes hors gémélarité
dont 2 patients survivront 18 mois.
Jusqu'en
63, les réussites se comptent encore sur les doigts
d'une main et les plus grands immunologistes prédisent
que les transplantations d'organes ne pourraient pas connaître
de succès durables. Seul l'esprit visionnaire de certains
pionniers, et notamment celui de Jean Hamburger, a permis
la poursuite des tentatives de greffes aboutissant aux extraordinaires
succès d'aujourd'hui.
Bien que connu et défini par les français Goulon
et Mollaret, le concept de mort cérébrale n'a
à l'époque pas d'application pour le prélèvement
d'organes et les reins de cadavres humains mal conservés
donnent dans l'ensemble de mauvais résultats.
Jean
hamburger tente de mieux sélectionner les donneurs
potentiels. L'irradiation de la moelle, immunosuppression
très rudimentaire, est rapidement remplacée
par l'usage des corticoïdes (découverts
en 1950) et des suppressifs de moelle (comme l'azathioprine).
A
la fin des années 60, la transplantation rénale
se développe.
Jean Dausset a jeté les bases de l'appariement HLA,
Térasaki, à travers la découverte du
crossmatch, a permis d'éliminer les donneurs strictement
incompatibles, la réanimation des patients en état
de mort cérébrale a acquis une base légale,
des solutions de conservation des organes apparaissent, le
maniement des corticoïdes, de l'imurel s'améliorent...
A
partir de cette période, les transplantations vont
se diversifier et s'étendre à différents
organes :
-
En 1966, à l'université du Minnesota à
Minneapolis, premier succès d'une greffe rein pancréas
par le Professeur Lillehei.
- En
1967, premier succès d'une greffe cardiaque par le
Dr Christian Bernard à Cape Town, en Afrique du Sud.
- En
1967, à Denver (USA), premier succès d'une
greffe de foie par le Dr Thomas Starzl.
- En
1981, à Stanford (USA), premier succès d'une
greffe d'un bloc cur-poumons par Norman Shumway et
Bruce Reitz.
- En
1983, à Toronto (Canada) premier succès d'une
greffe d'un poumon unique.
- En
1986, à Toronto (Canada) premier succès d'une
greffe de deux poumons par le Dr Joel Cooper.
-
En 1989, à Chicago (USA) premier succès d'une
greffe de foie à partir d'un donneur vivant.
-
En 1990, à Stanford, premier succès d'une
greffe de poumon à partir d'un donneur vivant (la
mère du receveur).
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La
découverte en 1972 des propriétés
immunosuppressives de la cyclosporine par Jean-François
Borel transforme radicalement les perspectives des
greffes et la durée de vie des greffons.
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En
1980, en Suisse, la cyclosporine est synthétisée
artificiellement, ce qui ouvre la voie de sa commercialisation,
en 1983.. C'est une avancée décisive qui entraîne
la multiplication des programmes de transplantations.
La
dernière partie du 20ème siècle est marquée
par de nombreuses avancées en immunologie et au niveau
des techniques chirurgicales, ainsi que par la mise au point
de nouveaux médicaments immunosuppresseurs.
L'étape suivante est l'amélioration des techniques
de prélèvement, rendant possible de prélever
plusieurs organes chez le même donneur et de les conserver
en dehors du corps pendant un certain temps grâce aux
liquides de préservation.
Les progrès réalisés dans le domaine
de la réanimation et des soins intensifs permettent
de maintenir pendant un bref délai les fonctions importantes
chez le donneur en mort cérébrale. La mort du
cerveau peut être constatée d'une façon
indubitable par des tests cliniques et des paramètres
biologiques.
Le
21ème siècle verra sans aucun doute à
son tour des progrès marquants.
Les recherches en cours actuellement explorent plusieurs voies
d'avenir pour les greffes. Elles concernent notamment la mise
au point d'organes artificiels de plus en plus miniaturisés,
les xénotransplantations (utilisation d'organes et/ou
de cellules prélevés sur des animaux), le partage
d'un organe entre plusieurs receveurs, le développement
de traitement immunosuppresseurs plus efficaces et ayant moins
d'effets secondaires, la connaissance toujours plus précise
du fonctionnement du système immunitaire et la tolérance
induite, ayant pour objectif l'arrêt des immunosuppresseurs.

La
greffe des frères Herricks, effectuée en 1954
à Boston, a été immortalisée par
l'artiste Joel Babb. Cette oeuvre est actuellement exposée
à la Faculté d'Harvard.
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