La dialyse

Interview : Françoise Rey, diététicienne – une approche différente de la diététique en dialyse

Mis à jour le jeudi, 31 mars 2011 07:33 - Écrit par Yvanie le mercredi, 30 mars 2011 11:00

Interview : Françoise Rey, diététicienne – une approche différente de la diététique en dialyse

Prudence Piment a réalisé pour Renaloo une interview de Françoise Rey, diététicienne, qui travaille depuis 16 ans à l’AGDUC de La Tronche (Grenoble).

Son approche de la diététique en dialyse est particulièrement intéressante. Elle s'attache en effet à n'imposer aucune préparation culinaire spécifique qui s’apparenterait à un «régime pour personnes dialysées». 

Elle considère bien au contraire que c’est en continuant à cuisiner simplement, au quotidien, avec les produits de tous les jours, mais en faisant les bonnes associations, que la personne insuffisante rénale pourra (re)prendre du plaisir à s’alimenter.

"L’alimentation peut-être un très gros verrou affectif, car on mange comme notre mère, notre grand-mère" insiste Françoise Rey.

Le régime est ainsi axé surtout sur l’équilibre nutritionnel, comme pour l’ensemble de la population.

 


 

Une autre optique

«Je parle de qualité de vie, de se mettre hors de danger, sans parler d’interdits, dit Françoise Rey. Grâce à cette optique, je ne rencontre pas de réticences avec les patients».

Prudence Piment : Pas d’interdits dans l’alimentation de la personne dialysée ? Mais est-ce possible ?

Françoise Rey : «Mais oui, tout à fait, poursuit la diététicienne, moi, personnellement, quand on m’interdit quelque chose, j’ai envie de le manger. J’écoute les patients qui me disent : depuis que l’on m’a interdit tel aliment, j’en rêve ! C’est humain ! Cela m’a énormément interpellée, alors j’ai réfléchi, j’ai cherché.» 


Mille façons de bien manger

Personne ne mange les mêmes choses, continue Françoise Rey, il y a des différences qui peuvent être très grandes suivant les pays, et les origines. Les personnes originaires du Midi, ou de Norvège ne vont absolument pas manger les mêmes choses que celles du Nord ou d’Algérie.

Ainsi, la diététicienne est là pour comprendre comment le patient mange et pour l’aider à s’adapter, en lui changeant le moins possible ses habitudes.

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Il n’y a pas une seule façon de bien manger, il y en a mille.

La professionnelle est là pour aider le patient à faire les bonnes associations d’aliments pour ne jamais être en danger. Il peut ainsi continuer à utiliser toutes les denrées qu’il aime, sans grosses contraintes.

Cela demande un temps d’éducation (d’entraînement), et ensuite cela s’intègre dans la vie courante, comme si la personne l’avait su depuis toujours.


Pommes de terre, raclette, chocolat, etc.

Par exemple, si l’on mange des pommes de terre le week-end et que l’on est anurique, il faut savoir que l’on doit prendre un chélateur du potassium, car il y a deux jours sans dialyse, et que le potassium risque d’être trop élevé dans le sang. Si on sait cela, aucune raison de s’interdire les pommes de terre !

Certaines personnes aiment la raclette. On ne va pas s’interdire la raclette durant 20 ans ! Il faut plutôt regarder comment c’est possible de manger cette raclette : par exemple, la manger le mardi soir est mieux si vous dialysez le mercredi matin, à cause du sel et du phosphore, et là, vous prenez aussi vos chélateurs de phosphore.

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Bien entendu, si j’ai un patient qui mange des grandes quantités de gruyère, je lui dirai de diminuer, mais j’ai en contrepartie à ma disposition toute une gamme d’aliments dans laquelle je peux piocher, en lui proposant un large choix d’autres fromages moins riches en phosphore. Je chercherai le fromage qui correspondra le mieux à ses goûts, à son caractère, en cherchant à le pénaliser le moins possible.

Certains patients me disent «Moi, quand je commence à manger du chocolat, je ne peux plus m’arrêter». A ce moment là, je leur explique que ce n’est pas prudent de trop manger de chocolat, mais ce n’est pas une raison pour s’en priver non plus ! Il faut trouver des petites choses qui font plaisir : un petit carré de ce chocolat, avec le café par exemple, c’est un rituel agréable qui permet de ne pas se sentir frustré.

Des personne me disent «Je ne peux plus manger de plats en sauce», mais pourquoi ? On peut faire des sauces qui ne pénalisent pas non plus les gens ! Il n’y a aucune raison de leur enlever la sauce !

D’autre part, je ne donne jamais de table de composition, ce n’est pas du concret, c’est compliqué et infernal de toujours compter. Il vaut mieux faire le parcours alimentaire de la journée du patient, pour voir avec lui ce qu’il y a à changer ! Ensuite, lui apprendre les équivalences d’aliment ou d’assiette, c’est plus simple à utiliser.


La diététicienne en dialyse : un luxe ?

PP : Comment pouvez-vous expliquer que certains patients hésitent beaucoup à vous consulter ?

FR : Je dirais déjà que nous ne sommes pas assez nombreuses, et les médecins sont parfois forcés de nous « garder » pour des cas aigus.

Cependant, c’est aussi au patient de faire l’effort de demander à consulter la diététicienne. Jamais un médecin ne lui refusera une consultation chez nous !

D’autre part, nous sommes encore perçues comme « du luxe », car justement, puisque nous intervenons plutôt sur la qualité de vie. On n’est vues qu’accessoirement associées à la dialyse.

Je voudrais vraiment insister, et dire que nous ne sommes pas là pour juger les personnes ou pour les priver ou les affamer. On est là pour aider à trouver les aliments qui vous correspondent. Et surtout veiller à ce que vos besoins soit bien pourvus.

 


 

Malnutrition, dénutrition

PP : Si on s’alimente mal, c’est la malnutrition, et si on continue, c’est carrément la dénutrition.
Comment voyez-vous ce problème ?

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FR : Je dirais que la dénutrition est le fléau de la dialyse. En effet, à chaque séance de dialyse, il y a une perte de glucides et de protéines. C’est un peu comme un marathon. Même si on a de plus en plus de dialyseurs bien adaptés, et que l’on cherche aussi à minimiser les pertes de sang pour les prélèvements, il y en a quand même.

Si en plus on mange moins parce qu’on est seul chez soi, et qu’on a pas le courage de se faire à manger, ou alors si on est âgé, donc on peut avoir moins faim, ou encore si on a peur du potassium, de la prise de poids ou des problèmes financiers, bref, toutes ces choses peuvent stopper le plaisir de manger, on peut facilement se retrouver malnutri, puis dénutri, par lassitude.

 


 

La cheminée et le bois

PP : Qu’est-ce qui se passe alors dans le corps ?

FR : Permettez moi de vous donner deux images pour mieux me faire comprendre :

C’est un peu comme si l’on comparait le corps à une voiture et la nourriture qui est l’énergie au carburant. C’est comme si vous mettiez la même quantité d’essence dans un 4X4 que dans une petite Clio : vous ne pourrez pas parcourir la même distance. Vous lorsque vous dialysez, vos besoins sont équivalents à ceux du 4X4.

Ou alors vous êtes comme la cheminée, et la nourriture est le bois. Le bois produit de l’énergie. Votre corps utilise cette énergie pour digérer, pour avancer, pour respirer, et donc, le bois brûle. Dans la cheminée, il reste les cendres (les déchets) que la dialyse prend pour partie en charge.

Si on n’a pas assez de bois, (donc si on ne mange pas assez), on a froid dans la maison, car on a un certain besoin qu’il faut prendre en compte. Lorsqu’on dialyse les besoins sont majorés (c’est comme vous aviez une grande maison à chauffer). 


Une confusion à ne pas faire

Il faut aussi signaler une confusion : certains patients confondent le poids de chair, de muscle, qu’on appelle le poids de base, avec le poids des liquides.

Si vous ne mangez rien pendant une semaine, vous maigrissez, il faut alors avertir l’infirmière ou le médecin, qui vous conseilleront de baisser votre poids de base.

Certains patients, se pesant le dimanche matin, arrêtent de manger, mais n’arrêtent pas de boire.

Il ne faudrait pas dire « Combien pesez-vous ? », mais plutôt « Combien de litres avez-vous à évacuer ? » 

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La diététicienne, professionnelle soucieuse de la vie du patient

PP : Que faites vous pour renutrir un patient ?

FR : Je m’assure dans un premier temps qu’il n’y a pas ces confusions, et puis je sais que les protéines coûtent cher. La personne a-t-elle assez d’argent pour s’alimenter correctement ? Je peux conseiller, donner des idées, pour trouver les aliments moins chers en fonction de son lieu d’habitation. Par exemple, la fin d’un marché pour faire les courses...

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Je peux aussi conseiller les protéines les moins coûteuses, indiquer comment les cuisiner. Je dirige parfois la personne vers l’assistante sociale. Il est parfois nécessaire d’enrichir l’alimentation afin de manger de petits volumes, mais concentrés. Il y a aussi les aidants à domicile, etc.

 


Fragilité

PP : Quels sont les patients qui peuvent être plus fragiles concernant la dénutrition ?

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FR : Je pense, outre les personnes âgées, aux patients qui ont commencés à dialyser étant enfants. C’est très difficile pour leurs parents, car il y a alors des enjeux de croissance.

Leur régime est dur, oui, c’est dur, pour un enfant, de devoir faire attention, et souvent, les parents sont très angoissés, et l’enfant, par contre-coup est angoissé aussi.

Quelque fois, ils traînent toujours une peur de l’alimentation, même s’ils sont devenus adultes. Le rôle de la diététicienne est d’aider à comprendre cela, mais elle doit aussi pouvoir alors les orienter vers la psychothérapeute si c’est nécessaire.

 


Echange, partage

PP : Qu’aimez vous dans votre métier ?

FR : C’est un réel plaisir que d’aider les gens à se simplifier la vie.
C’est aussi la variété du travail. Personne n’a les mêmes résultats sanguins, ne mange pareil.
J’aime que les gens sachent où ils vont, adhèrent à leur propre façon d’associer les aliments, et trouvent petit à petit eux-mêmes les solutions. C’est une gymnastique, ce n’est jamais figé.

J’aime partager. J’aime cet échange. J’écoute beaucoup, car les patients m’apportent plein d’idées qu’ensuite je communique aux autres dialysés.

Propos recueillis par Prudence Piment, équipe de Renaloo