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Au
Docteur Jean Viard, avec lequel j'ai partagé 17 années
de vie professionnelle,
Pour tout ce qu'il m'a appris, l'exigence du travail bien
fait,
En souvenir de ses réflexions sur la vie et la mort,
Pour son soutien face à la maladie,
Pour sa bonté,
Pour ses espoirs en la greffe rénale,
Pour une vie meilleure pour Yvanie.
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Yvanie,
notre fille unique, avait à peine 12 ans lorsque
nous avons appris qu'elle était atteinte d'une
maladie rénale chronique, la maladie de Berger.
Ce fut un choc terrible tant pour elle que pour nous.
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Fin
1985, j'avais remarqué qu'elle avait toujours soif.
Intriguée et travaillant dans un secrétariat
médical, j'eus la curiosité d'effectuer un test
par bandelettes urinaires afin de vérifier si sa glycémie
était normale, ce qui était le cas. Mais je
découvris la présence de sang dans les urines,
ainsi qu'une protéinurie. Nous avons donc consulté
notre généraliste, puis un néphrologue
qui, devant la persistance et l'aggravation des signes, ordonna
une biopsie rénale. L'attente du résultat fut
éprouvante et le verdict tomba.
Après
avoir fréquenté l'hôpital où la
biopsie avait eut lieu, la confiance ne régna plus
à cause de la maladresse d'un assistant. Ce dernier
avait reçu l'ordre (dont avions été les
témoins Yvanie et moi) d'attendre les résultats
d'examens sanguins avant de décider d'une perfusion
en flash de Solumédrol (500 mg. pendant 3 jours) suivie
d'une prise per os de Solupred (50 mg par jour) ensuite. Or
il profita de l'absence de son responsable pour entreprendre
ce traitement sans avoir les résultats biologiques.
Ce fut un séjour très pénible pour Yvanie.
Six
semaines plus tard, nous nous sommes orientés vers
un C.H.U. où un Professeur nous a rassurées
et a stoppé la Cortisone. Il rentrait d'un congrès
à San Francisco et nous a annoncé qu'au cours
des conférences, tous les néphrologues présents
avaient été unanimes pour dire qu'un tel traitement
n'avait jamais eu de résultat dans ce type de maladie.
Nous
étions en 1986. Je lui avais fait part de ma volonté
de donner un rein à ma fille si cela s'avérait
un jour nécessaire
De
nombreuses années passèrent, la maladie semblait
stabilisée
Sa tension artérielle était
normale grâce aux anti-hypertenseurs et aucun autre
médicament ne s'avérait nécessaire.
Les
études d'Yvanie terminées, elle trouva un emploi
et s'installa à Paris avec son compagnon, Dominique.
En
1998, un épisode malheureux de pyélonéphrite
(une infection des reins) a sans doute accéléré
la dégradation de son état de santé.
Ce fut le coup de grâce
Durant les mois qui suivirent, son fonctionnement rénal
se dégrada progressivement. Courant 2001, les contrôles
sanguins et urinaires montrèrent des résultats
de moins en moins bons.
En
septembre de la même année, au cours d'un voyage
de deux semaines aux U.S.A. avec Dominique, Yvanie fut de
plus en plus exténuée et montra des symptômes
d'insuffisance rénale terminale.
De
retour à Paris, elle reprit courageusement son travail
pendant 4 jours au cours desquels elle consulta un chirurgien
vasculaire afin de créer une fistule artério-veineuse
au poignet en prévision de la dialyse.
L'après-midi qui suivit la consultation, elle fut appelée
en urgence par le néphrologue de la clinique. Il venait
d'avoir les résultats des examens sanguins de routine
qui avaient été faits en prévision de
l'opération, et il lui demandait de se présenter
dès le lendemain matin afin de procéder à
la première dialyse.
Elle
eut donc lieu le 27 septembre 2001. La fistule n'était
pas réalisée et devant l'urgence et son état,
on lui posa un cathéter. Ce fut très dur pour
elle
La première dialyse fut extrêmement pénible
avec des vomissements et des maux de tête très
douloureux, dus à un dème cérébral.
J'arrivais
dès le lendemain à la clinique où elle
était hospitalisée et je découvris son
visage extrêmement gonflé, malgré la première
dialyse.
J'assistais également pour la première fois
de ma vie à une dialyse, celle de notre fille.
Je
me sentais impuissante, dépassée
Avec
le temps, tout cela était arrivé d'une façon
inexorable, sans que personne ne puisse intervenir pour stopper
le processus de sa maladie. Pourtant, je remerciais le ciel
que cette machine exista pour maintenir notre fille en vie.
Je voyais toutes ces tubulures dans lesquelles circulait son
sang qui passait dans de multiples filtres afin d'être
épuré de tout ce qui l'empoisonnait. Elle restait
allongée, un brassard à tension au bras, reliée
à cette machine qui se mettait très souvent
en alerte sonore, afin que des réglages soient faits.
Elle
eut la chance de croiser un excellent néphrologue qui
leur proposa, à elle et Dominique, de les former pour
la dialyse à domicile, qui serait moins contraignante
pour eux.
Ils eurent des cours sur une multitude de sujets relatifs
à l'insuffisance rénale et à la dialyse,
et pendant 3 mois, Dominique pratiqua la dialyse avec l'aide
du Néphrologue ou des infirmières.
Il
apprit également à "piquer". Mais
très tôt, Yvanie décida de le faire elle-même
au grand étonnement du Néphrologue. Connaissant
notre fille, je sais qu'elle est très courageuse et
ceci en témoigne.
Il
leur fallait arriver à la clinique à Paris très
tôt (7 H 30 le matin un jour sur deux) afin de respecter
le planning d'utilisation des appareils à dialyse.
Ces déplacements étaient très fatigants.
Mais l'espoir de la dialyse à domicile les motivait.
Au bout de trois mois, l'appareil fut installé dans
leur maison et Dominique fut confronté seul aux dialyses.
Je mesure tout le courage et la bonne volonté dont
il a fait preuve pour assumer cette responsabilité,
afin d'améliorer les conditions de vie de notre fille.
Je lui en suis profondément reconnaissante.
Nous
allions souvent chez nos enfants, puisqu'ils ne pouvaient
guère se déplacer. De plus Yvanie était
de plus en plus fatiguée par la dialyse. A chacune
de nos visites, nous constations un amaigrissement.
Lorsque l'heure de la dialyse arrivait, je ne pouvais supporter
cette vision. A chaque fois, je voulais rester près
de ma fille pour l'assister, mais dès le début
de la séance la nausée me prenait et je devais
quitter la pièce
Je
me souviens de ce jour où Yvanie avait dû se
piquer une seconde fois au cours de la dialyse parce que le
sang ne circulait pas bien. Je n'oublierai jamais l'expression
de son visage révulsé par la douleur. Je lui
avais dit à ce moment qu'il fallait qu'elle ait encore
du courage car nous étions à deux mois de la
greffe, il fallait qu'elle tienne...
Est-ce
normal qu'à 28 ans, on puisse connaître autant
de souffrances, physique et morale ?
Avant
de vivre le déroulement de la maladie d'Yvanie, je
croyais connaître la dialyse, j'avais vu des reportages
à la télévision... Mais lorsqu'un être
cher le vit, c'est complètement différent, on
ne s'imagine pas, ça vous déchire le coeur
Ce que les gens en disent sans le vivre
c'est tout autre
Mais bien sûr il faut rester conscient que ce traitement
a le mérite de maintenir la vie, ce qui est essentiel
malgré tout.
Yvanie
avait informé son Néphrologue de mon désir
de lui donner un de mes reins. Elle avait également
choisi un hôpital en prévision de la une greffe.
Elle obtint un rendez-vous le 18 février 2002. Sa rencontre
avec le Professeur lui donna de l'espoir. La date de la greffe
avait même été fixée au 28 mai
suivant.
Elle
me transmit une ordonnance du Professeur me concernant pour
des recueils d'urines et prélèvements de sang
à trois reprises différentes. Ce fut fait, les
résultats étaient excellents et laissaient présager
un grand espoir.
Le
second examen fut l'échographie rénale : "deux
beaux reins", me dit le radiologue.
Le
troisième examen : un électrocardiogramme, sans
problème.
Le
quatrième examen : un holter tensionnel (prise de tension
pendant 24 heures, tous les ¼ d'heure).
J'ai une tension de jeune fille.
Je
dus également prendre rendez-vous auprès du
Tribunal de Grande Instance de notre ville, afin de déclarer
devant un Juge que je désirais donner un de mes reins.
Ma volonté fut consignée.
Le
cinquième examen : un débit de filtration glomérulaire.
C'est un examen qui dure environ 8 heures. Il fut pratiqué
à l'hôpital George Pompidou, à Paris.
J'arrivais pour 9h et je fus installée, allongée,
dans une chambre, avec un cathéter et une perfusion
à chaque bras. Si j'ai bien compris, on allait mettre
mes reins en quelque sorte en situation extrême pour
en vérifier le fonctionnement.
Tous les ¼ d'heure, on me donnait à boire de
l'eau, puis, je devais uriner. Vers 15 heures, on m'a perfusé
un produit qui était sensé me donner la nausée.
Il n'en fut rien, mais je sentis néanmoins que j'urinais
en moins grande quantité, ce qui était semble-t-il
normal.
Enfin, vers 16 heures tout était terminé.
Ce
bilan fut
fait entièrement en externe. Je me rendis également
en consultations d'anesthésie, et je rencontrais le
chirurgien et le chef du service de transplantation. Entre
temps, nous étions prévenues que la greffe était
reportée au 31 mai 2002, soit trois jours après
la date initialement prévue.
Le
23 mai, j'entrais à l'Hôpital pour un dernier
examen que je devais subir le lendemain matin, une artériographie
rénale. On me fit une anesthésie locale, trois
médecins s'afféraient à mes côtés.
Sur un écran, je pouvais suivre les pérégrinations
d'une sonde qu'on m'avait introduite dans les artères
rénales.
Au bout d'une heure, tout était terminé et un
des médecins vint m'annoncer que j'avais des artères
"nickel"
On me posa un gros pansement compressif.
Je ne devais pas bouger du tout pendant 24 heures.
Je
ressortis le samedi 25 mai à midi, un peu "chahutée",
mais tout rentra dans l'ordre rapidement. Yvanie
et Dominique, ainsi que ses parents, m'attendaient dans un
excellent restaurant italien de Paris, "Le Grand Venise",
où j'ai pu largement me consoler du jeûne que
je venais de vivre !
Puis le 29 mai arriva, c'était le jour de notre entrée
à l'hôpital pour la greffe. La petite famille
était au complet : Pierre avait pris une semaine de
congés pour ne plus nous quitter. Il était à
nos côtés et était notre précieux
soutien, fort comme un roc. Dominique n'avait pas cessé
son activité, mais le jour de la greffe, il était
près de nous. Durant la suite de notre séjour,
il passait chaque soir après son travail.
Le
service était plein et nous avons craint un moment
de ne pas pouvoir être dans la même chambre. Finalement,
grâce au départ d'une personne, nous pûmes
enfin être ensemble.
Ce
29 au soir, l'ambiance était au beau fixe. Nous étions
tous emplis d'un immense espoir.
Ce soir-là, Dominique était arrivé et,
las de sa journée, il s'était assis dans le
fauteuil qui séparait nos deux lits et avait entonné
la chanson de "Princesse Sarah" (un dessin animé
qu'ils suivaient tous les deux lorsqu'ils étaient petits).
Pierre immortalisa cet instant avec son caméscope avant
que la porte s'ouvre et mette fin à ce moment joyeux.
Nous
avions, Yvanie et moi, un moral à toute épreuve
C'était un immense espoir qui allait se concrétiser.
Nous allions vivre un grand bonheur, comme lorsqu'une naissance
est imminente
C'est
ce projet de don de rein et de greffe sur Yvanie qui nous
a donné à tous, Yvanie, Dominique, Pierre, mon
mari, et moi, la force de supporter tous ces jours si difficiles.
Je n'ai jamais eu peur de ce qui m'attendait
Je souffrais
tellement moralement de voir notre fille dans cet état.
Je savais que je pouvais améliorer sa vie et je le
désirais tellement ardemment. J'étais prête
à affronter toutes les souffrances possibles pour revoir
ensuite notre fille renaître et revivre. Cela me semblait
un détail par rapport à ce qu'elle endurait.
J'avais
recommandé à Yvanie de ne pas craindre l'intervention
chirurgicale. On ne sentirait rien. On nous endormirait et
lorsqu'on se réveillerait, ce serait fait
et
c'est ce qui se passa.
Notre
fille nous avait donné tellement de joies, de bonheur
lorsqu'elle vivait auprès de nous
des souvenirs
de sa plus tendre enfance me reviennent. Quelle merveilleuse
petite fille. Le Proviseur du Collège qu'elle fréquentait
lui avait dit devant sa classe qu'elle était "l'honneur
du Collège" parce qu'elle avait obtenu le 1er
prix d'un concours départemental.
Elle avait eu une adolescence sans problème. Nous avions
beaucoup de chance. Enfin, à 22 ans elle avait un diplôme
d'ingénieur en génie mathématique en
poche et un D.E.A. puis un master HEC l'année suivante.
La vie aurait pu être très belle sans cette maladie
Alors,
devant la difficulté, il faut se battre, ne jamais
s'avouer vaincu par la fatalité, tout tenter afin de
surmonter.
Le
30 mai fut consacré aux "préparatifs",
c'était la veille du grand jour.
Yvanie subit sa dernière dialyse dans le service d'hémodialyse
de l'hôpital. Elle y fit la connaissance d'une maire
adjointe de la ville de Paris, qui était dialysée
en même temps qu'elle.
Un
dîner léger nous fut servi à toutes les
deux et passé minuit, nous devions rester à
jeun et ne rien boire. Ce soir-là, on nous demanda
de nous doucher avec un produit désinfectant en prévision
de l'opération.
La
nuit fut difficile car Yvanie était atteinte du syndrome
des jambes sans repos, induit par l'insuffisance rénale,
et ne pouvait pas dormir tant elle était agitée
de tous ses membres sans qu'elle puisse les maîtriser.
Je me levais de multiples fois pour tenter de l'aider, appeler
le médecin, rien n'y faisait
Yvanie n'avait pratiquement pas dormi, et moi, seulement pendant
trois heures.
Le
jour se leva. Pour moi, l'heure de la seconde douche arriva,
toujours avec le même produit. Puis je revins dans mon
lit. On me donna un petit cachet "pour me détendre".
D'un seul coup, la porte s'ouvrit. Deux hommes en blanc attrapèrent
la tête et le pied du lit
Je tendis la main vers Yvanie qui eut tout juste le temps
d'effleurer mes doigts. Ce fut la seule " étreinte
" qui nous fut permise. Ce moment fut douloureux pour
moi, car j'aurais tant voulu serrer ma fille contre mon cur
avant de la quitter. Je n'ai pu retenir une larme qui coula
sur ma joue. Pierre était là, veillant sur l'une
et sur l'autre. Il me suivit un peu dans le couloir, puis
le lit s'engouffra dans l'ascenseur et j'arrivais dans l'anti-chambre
de la salle d'opération.
Plusieurs personnes attendaient dans leur lit. Je ne pensais
à rien, je n'avais pas peur, je n'avais aucune appréhension.
Ce moment, je l'attendais depuis si longtemps
Une anesthésiste me prit en charge. On poussa mon lit
jusque dans une petite pièce.
Elle m'installa un cathéter dans le bras et me dit
que le produit qu'elle m'injectait allait sans doute me brûler
un peu. Je n'ai rien senti et me suis endormie.
Mon
premier souvenir à mon réveil est une
voix féminine qui me disait : "votre fille est
près de vous". Je tournais la tête, mais
je vis un homme
Je ne pouvais la voir car son lit se
trouvait après celui de ce monsieur.
Puis on poussa mon lit pour regagner ma chambre. Enfin je
pus voir ma fille. Elle était réveillée,
peut-être mieux que moi. Je levais un peu ma main pour
lui faire un signe.
Je n'avais pas trop conscience où j'étais
les couloirs
la chambre. Pierre était là,
il attendait.. Enfin, en voilà une qui revient
Yvanie, quant à elle, resterait en salle de réveil
toute la nuit, afin de surveiller son fonctionnement rénal.
J'avais des " tuyaux " un peu partout, mais je ne
m'en inquiétais pas.
On m'installa une pompe à morphine que je pouvais actionner
quand je voulais, mais je dormais tellement que je ne ressentais
pas la douleur.
Le
lendemain matin, j'étais plus consciente. Je m'inquiétais
de ma fille et les infirmières me disaient toujours
qu'elle allait très bien, que son rein fonctionnait
très très bien.
J'utilisais peu la morphine. Si je ne bougeais pas, je n'avais
pas mal. Mais parfois, l'ankylose m'obligeait à me
tourner un peu et là, c'était assez douloureux
car une de mes côtes avait été retirée
afin de permettre au chirurgien d'atteindre le rein.
L'intervention " à ciel ouvert " avait été
retenue car j'avais une artère provenant de la moelle
épinière qui passait tout près des artères
rénales et ne permettait pas, sans risque, l'intervention
par clioscopie. Cette dernière aurait eu lieu
à l'aide d'un écran, sans sectionner la côte,
c'est une technique moins mutilante et moins douloureuse.
Mon rein avait été prélevé avec
l'artère, une veine et l'uretère.
Enfin
vers 11 heures, Yvanie fut reconduite dans le service de néphrologie.
Nous étions dans deux chambres séparées
pendant les deux premiers jours afin de ne pas assister à
nos souffrances respectives.
Pierre allait d'une chambre à l'autre. Il avait apporté
son camescope et filmait l'une, puis revenait dans la chambre
de l'autre pour visionner. Et puis on pouvait se parler au
téléphone. Tout semblait aller pour le mieux.
Le
matin du 3ème jour, Yvanie fut ramenée dans
ma chambre, et ce fut un nouveau moment heureux. Nous ne pouvions
guère nous toucher car il fallait se tourner l'une
vers l'autre et c'était difficile parce que douloureux.
Yvanie avait encore plus de " tuyaux " que moi
Cette fois ma fille était près de moi et je
pouvais veiller sur elle.
L'après-midi,
les parents de Dominique vinrent nous rendre visite. Eliane
ne put retenir ses larmes en nous voyant. Eux aussi étaient
profondément affectés par la maladie d'Yvanie.
Je
n'avais jamais mis la télévision en marche parce
que je me sentais fatiguée et n'éprouvais même
pas le besoin d'écouter les infos. Yvanie le fit
Elle aimait se brancher sur le "loft". Elle trouvait
cette émission " croustillante " de bêtise
et prenait sans doute un certain plaisir à mesurer
la stupidité du comportement de ses protagonistes
moi pas
mais nous n'avons pas le même âge
et ça lui occupait l'esprit
Du reste elle était
souvent rejointe par les infirmières, la chambre se
remplissait alors d'éclats de rire.
Le
matin du 4ème jour après la greffe, elle fut
réveillée par une douleur terrible au niveau
de l'estomac. J'avais éprouvé la même
dans la nuit et j'avais demandé un sachet de gaviscon.
Nous n'avions pas mangé depuis la greffe, nos transits
intestinaux n'ayant pas repris. Nous étions contraintes
à la diète. Yvanie était épuisée,
elle me dit ne plus avoir de force même de soulever
un bras
elle pleurait
J'appelais une infirmière, puis une seconde arriva.
Elle nous apprit que nous aurions droit à un petit
déjeuner avec deux biscottes
Je vis son regard
s'illuminer.
Le déjeuner arriva et ce fut un réel moment
de bonheur pour toutes les deux.
Pour
moi, ce fut le meilleur petit déjeuner depuis bien
des années. Je ne prends jamais de café au lait
d'habitude. Je n'en avais jamais bu d'aussi délicieux
que celui qui nous fut servi ce matin là ! Depuis,
je n'ai jamais retrouvé un goût comparable
néanmoins je continue à en boire chaque matin.
Après ce moment réconfortant, l'heure de la
toilette arriva. D'abord il fallut se mettre debout pour la
pesée dans un fauteuil, puis direction le cabinet de
toilette. Luce, notre aide-soignante, "prit en mains"
Yvanie. Qu'elle avait une petite mine ma petite chérie
! Clouée dans mon lit, j'aurais tant voulu avoir les
gestes de tendresse d'une maman
Yvanie partit sur le
fauteuil roulant poussé par Luce, puis la porte se
referma
Un bon moment après, je la vis réapparaître,
fraîche, les cheveux lavés, un pyjama propre.
Son visage était plus détendu
Je la sentais
mieux que lors de son réveil.
Luce, la si gentille Luce, lui avait chanté, elle aussi,
la chanson de la petite Sarah pendant qu'elle lui avait fait
sa toilette, et l'avait embrassée pour lui donner du
courage
Lorsque Yvanie m'avait raconté cela,
j'en ai eu les larmes aux yeux
Je n'oublierai jamais
la gentillesse et le dévouement dont nous avons été
l'objet dans ce service.
Pierre
arrivait vers midi et prenait ses repas avec nous. Il séjournait
dans l'enceinte de l'hôpital, à la Maison des
Parents. Le matin, il ne pouvait pas être près
de nous, car il y avait beaucoup de soins et les visites des
médecins. Quand il arrivait, nous lui racontions tout
ce que nous avions vécu depuis la veille au soir. Il
y avait beaucoup de choses à dire
De
son côté, il avait visité Paris, fait
de la vidéo, ou il était allé voir des
amis
Il filmait le tout avec son camescope, puis nous
projetait ses souvenirs de la journée, ce qui nous
passait le temps. Il m'aidait à me lever, ce que j'appréhendais
le plus, car la côte sectionnée me faisait souffrir
et je réalisais qu'Yvanie était plus "alerte"
que moi.
Chaque
jour, les résultats biologiques étaient notés
sur un tableau pour chacune de nous et les médecins
les contrôlaient quand ils passaient nous voir.
Pour Yvanie les résultats étaient excellents
depuis le premier jour, le greffon fonctionnait très
bien.
Pour moi, tout allait bien aussi.
Yvanie
fut délivrée de ses "branchements"
et le jour suivant, nous décidâmes de faire quelques
pas toutes deux dans le couloir. Yvanie récupérait
plus rapidement que moi, je ne me sentais pas très
solide sur les jambes et il me fallut de courage pour le faire
Mais je reconnais que sa présence m'entraînait
et je ne voulais pas paraître moins gaillarde que ma
fille !
Ce fut un événement dont nous étions
fières l'une et l'autre, et qui fut filmé par
Pierre.
Le
jour suivant, nous nous dirigeâmes tous trois vers le
parc de l'hôpital en direction de la chambre de Pierre.
Je traînais un peu les pieds car j'avais mal et c'était
dur pour moi
sans doute pour Yvanie aussi
Lorsque
nous arrivâmes finalement dans sa chambre, nous nous
étendîmes toutes les deux sur le lit d'une personne
pendant un moment, avant de pouvoir envisager le retour dans
notre chambre. Un des médecins du service nous croisa
avec une visible satisfaction
Le
lendemain nous descendîmes à la cafétaria.
Enfin
le vendredi matin arriva
Je devais sortir ce jour-là
car je n'avais plus de soins. Yvanie resterait quelques jours
de plus sans doute (de deux à trois semaines nous avait
on dit).
Nous
attendions la visite habituelle des médecins : ils
étaient bien une quinzaine. Puis ce fut la nouvelle
époustouflante : Yvanie allait si bien, ses résultats
biologiques étaient si excellents qu'elle pouvait sortir
en même temps que moi !
Ce fut un moment délirant, nous étions si heureux
tous les trois de pouvoir rentrer à la maison
chez nos enfants.
Le
déménagement se fit rapidement. La sur
de Pierre arriva pour nous rendre visite et fut surprise de
nous voir habillées toutes deux, prêtes à
partir. Sa présence fut providentielle, nous avions
beaucoup plus de bagages qu'à l'arrivée. Nous
avions reçu plusieurs bouquets de fleurs, des livres,
des revues. En une semaine, nous nous étions installées.
Ma belle-sur aida donc au " déménagement
". Yvanie semblait en meilleure forme que moi : j'observais
les préparatifs, mais je restais assise dans le fauteuil
Enfin l'heure du départ arriva et nous sortîmes
de la chambre tous les quatre. Après de brefs adieux
au personnel du service, il nous fallait encore procéder
aux formalités administratives de sortie dans le hall
d'accueil. Un banc libre me fut d'un grand secours et Yvanie
les assuma. Puis nous regagnâmes le parking souterrain
et ce fut le départ.
J'étais
à l'arrière de la voiture, Yvanie avait pris
place à l'avant. A l'extérieur, sur la rue,
pendant que la voiture roulait, j'essayais de repérer
l'emplacement de la fenêtre de notre chambre. Mais tout
cela m'étourdissait et bientôt, le mal des transports
me prit. La voiture roulait à vive allure sur l'autoroute,
mais je n'arrivais pas à suivre le trajet. Bientôt,
me sentant si mal, je dus m'allonger. Nous arrivâmes
chez nos enfants et je dus attendre l'aide de Pierre pour
me redresser et sortir du véhicule, la côte sectionnée
me faisait souffrir et empêchait tout effort. Je m'allongeais
dans la chambre de dialyse et je me mis à penser que
tout cela était fini, bien fini.
Yvanie,
de son côté, était sortie de l'hôpital
avec une ordonnance et elle dû aussitôt repartir
à la pharmacie avec son papa pour récupérer
les médicaments indispensables.
Le
dimanche, ma Maman arriva avec mon oncle. Ils n'avaient pas
eu le temps de nous rendre visite à l'hôpital,
tant le séjour avait été court. Je les
sentis bouleversés par tous ces évènements.
C'était pour eux, plus âgés, beaucoup
de tourments et une dure épreuve de la vie. Enfin nous
étions tous réunis là, et c'était
l'essentiel.
Le
dimanche soir, Pierre reprit la route pour rentrer sur Alençon,
accompagnés de ma mère et de mon oncle. Mais
avant de partir, il avait pris soin de mettre à hauteur
toutes les affaires dont j'avais besoin pour la toilette et
autre, afin que je n'aie pas à me baisser car c'était
terriblement douloureux et je n'y arrivais pas. De son côté,
Yvanie était à peu près dans le même
cas que moi.
Le
lundi matin, nous nous retrouvâmes toutes deux au petit
déjeuner et nous repartîmes vers l'hôpital
pour une consutation. Au cours de cette seconde semaine après
la greffe, nous fîmes trois voyages vers l'hôpital.
Yvanie conduisait courageusement
Tout se passa bien
et les semaines suivantes aussi, mais nous ne faisions plus
que deux voyages par semaine.
Tous
les contrôles sanguins d'Yvanie étaient satisfaisants.
Le 14ème jour, une infirmière lui retira les
agrafes, et les fils pour moi.
Nous
faisions des progrès de jour en jour, et nous retrouvions
toute notre autonomie.
La
vie était ponctuée par les courses indispensables,
les séances de cuisine
et quelques heures de
repos.
Au bout de trois semaines, comme convenu, Pierre revint me
chercher en voiture.
Mais ce week-end là, je trouvais Yvanie particulièrement
fatiguée et abattue par des problèmes administratifs
interminables et inextricables avec son entreprise. D'un commun
accord avec Pierre, je décidais de rester quelques
jours de plus. Je sentis que cela soulageait Yvanie et que
ma présence encore prolongée lui faisait du
bien.
Le
jour de mon départ arriva, et je partis par le train.
Yvanie m'accompagna en voiture jusqu'à la gare Montparnasse
et ce fut, autant pour elle que pour moi, un moment très
poignant.
Je retenais mes larmes tant que je pouvais. Après une
grande étreinte, j'empruntais l'escalator en me retournant
plusieurs fois. Je voyais ma fille tant aimée rester
seule
Que pensait-elle ? Moi je pensais que je l'aimais
tant
qu'une nouvelle vie commençait pour elle
une vie qui allait lui paraître incroyablement merveilleuse
Ce
que j'ai fait pour Yvanie est un geste naturel, dicté
par l'amour d'une maman envers sa fille.
La maladie dont elle était atteinte me faisait souffrir
moralement depuis de nombreuses années car j'en avais
toujours mesuré les conséquences et son issue
possible sinon probable.
Je n'en parlais pas ou peu car je me sentais incomprise, même
au niveau de notre propre famille. Sans doute parce que cette
dernière n'avait jamais cru à sa gravité.
Je me suis souvent demandé pourquoi certains êtres
sont touchés parmi les autres, sans jamais trouver
de réponse sinon "c'est la vie qui a voulu cela".
Depuis le moment où nous avons eu connaissance de cette
maladie, j'ai toujours pensé que je ferai tout pour
aider notre fille à mieux vivre cette injustice
Je savais que je pouvais proposer cette solution de don de
rein. Quoi de plus naturel que de partager ma santé
avec celle de notre fille qui n'avait pas eu ma chance ?
C'est
ce merveilleux espoir qui nous a aidés à surmonter
cette épreuve si douloureuse pour notre Yvanie et nous
tous.
Il
y a tout juste trois mois aujourd'hui qu'Yvanie est greffée
et elle va très bien. Elle n'a plus d'hypertension
et ne prend plus d'antihypertenseurs.
Ce
que je demande à la vie, c'est que celle de notre fille
soit préservée et que la Providence veille sur
elle.
Ma
très profonde reconnaissance s'adresse à tous
les médecins qui nous ont prises en charge, depuis
la dialyse pour Yvanie , puis pour la greffe, et à
tout le personnel soignant. Je ne les oublierai jamais.
Je
crois que c'est le plus bel hommage que je puisse leur offrir.
Qu'ils continuent tous à exercer un métier aussi
noble que celui de venir en aide et de soulager ceux qui souffrent,
chacun à des niveaux différents mais complémentaires.
Outre
cette Chaîne Humaine qui a réalisé ce
miracle pour notre fille, je ne peux m'empêcher de penser
combien nous avons la chance de vivre en France avec un régime
de sécurité sociale unique au monde. Quelle
aurait été l'issue de cette maladie dans un
pays ne bénéficiant pas de ce système
de protection sociale, ni de structure hospitalière,
ni de surcroît, d'équipe médicale
J'en frémis.
Enfin,
que tous ceux qui vivent dans l'attente d'une greffe gardent
espoir
Les jours heureux et le bonheur reviendront,
chacun de nous a son étoile
notre histoire est
vraie, nous l'avons vécue
et aujourd'hui, enfin,
nous retrouvons tous la joie de vivre. Courage !
Jocelyne

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