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Greffe avec donneur vivant, pénurie d’organes, solidarité et démocratie

Mis à jour le dimanche, 10 octobre 2010 08:43 - Écrit par Yvanie le mardi, 26 janvier 2010 12:05

 

par Christian Baudelot

 
 
 
Agis toujours de manière telle que tu traites l'humanité
dans ta personne comme dans celle d'autrui
toujours en même temps comme une fin
et jamais simplement comme un moyen.
Emmanuel Kant
 
 
Les profondes lois de la conservation et de la croissance
exigent le contraire:
que chacun s'invente sa vertu, son impératif catégorique.
Un peuple va à sa perte quand il confond son devoir propre
 avec l'idée générale du devoir.
 Rien ne cause de ruine plus profonde, plus intérieure,
 que toute forme de devoir " impersonnel "
de sacrifice au Moloch de l'abstraction "
Frédéric Nietzsche
 
 

En 1943, Amartya Sen, futur prix Nobel d’économie, a dix ans. Il voit défiler, au Bengale où il est né,  des hommes affamés, victimes d'une famine qui fera trois millions de morts. Cette expérience l’a traumatisé. Bien plus tard, il travaillera sur cet événement pour conclure que les famines ne sont pas le résultat du manque de nourriture mais d’un manque de démocratie. Et plus particulièrement d’un défaut de droit d’accès.

 

 


 

Amartya Sen et la famine

 

Il a en effet constaté que la quantité de nourriture disponible dans cette partie de l’Inde n’était pas particulièrement faible : l’augmentation brutale de la demande de produits alimentaires, due à l’arrivée dans les villes de troupes britanniques destinées à contrer l’avance japonaise, s’est traduite par une hausse des prix telle que les populations rurales n’avaient plus les moyens de se nourrir. Ces premiers résultats ont été confirmés par l’analyse de la famine de 1974 au Bangladesh, qui s’est déclenchée alors que les ressources alimentaires disponibles par habitant étaient supérieures à celles de l’année précédente ; ce sont les inondations de l’été 1974 qui, en privant la main d’œuvre agricole de travail et de revenus, ont été à l’origine du phénomène. Les grandes famines, explique l’auteur, résultent non d’un manque absolu de nourriture, mais de l’inégale attribution des droits sur cette nourriture, liée à l’inégale répartition du pouvoir d’achat.

La démocratie est la seule arme efficace contre la famine. Sen rappelle que ce fléau n’a jamais frappé un Etat garantissant les libertés politiques de ses citoyens, et évoque à l’appui de sa démonstration la réaction de quatre pays africains à une diminution des quantités alimentaires disponibles entre 1979 et 1984. Au cours des périodes 1979-81 et 1983-84, le Bostwana a dû faire face à une baisse de sa production agricole de 17 % et le Zimbabwe de 38 %, tandis que la baisse ne dépassait pas 11 à 12 % au Soudan et en Ethiopie. Mais alors que le Soudan et l’Ethiopie, soumis à des régimes autoritaires, n’évitaient pas des famines de masse en dépit de leur handicap relativement moindre, le Bostwana et le Zimbabwe y échappaient.

Cette analyse s’applique a beaucoup de cas de pénuries. La pénurie ne naît pas d’un manque absolu, d’un vide de matière première, mais d’une organisation défectueuse, d’inégalités de droits d’accès, de la non-utilisation de ressources présentes mais inexploitées.

On peut s’inspirer de l’esprit de cette analyse à propos de la pénurie d’organes et même se demander comment se traduit dans ce domaine l’explication en termes de manque de démocratie. La démarche est féconde.

Vous le verrez.

 


 

 

Greffe avec donneur vivant et pénurie d’organes

Greffe avec donneur vivant et pénurie d’organes sont fréquemment associées.

Le recours à la greffe avec DV est souvent considéré comme un pis-aller, une mesure d’appoint, imparfaite et provisoire, destinée à suppléer les manques dans l’approvisionnement à partir du seul gisement considéré comme légitime, les morts encéphaliques. C’est en tous les cas la position française au niveau des faits.

En témoigne la très faible part de greffes rénales avec donneur vivant sur l’ensemble des greffes (moins de 8% alors qu’elle dépasse les 35 % en Suède et aux Us), de même que l’absence totale d’information publique véritable délivrée par les organismes officiels, l’ABM entre autres.

En témoigne l’embarras manifesté par la législation d’abord mais aussi par le corps médical face à cet objet non identifié qu’est la personne du DV.

Du point de vue de la loi, il est a priori un suspect dont il faut s’assurer qu’il n’est ni victime de pressions, ni coupable de trafic.

Du point de vue médical, voici un personnage dont on ne sait pas très bien quoi faire et dont le statut est mal assuré. Il vient perturber le colloque singulier de la relation médecin-malade qui ne doit comprendre que deux termes.

Il n’est pas malade, mais pas médecin non plus. Auxiliaire médical ? Après tout, sa contribution, quoique passive et endormie, n’est pas négligeable dans l’opération. Il fournit la matière première.

On le traite néanmoins comme un malade potentiellement porteur de tout un ensemble de troubles susceptibles de contaminer gravement la personne greffée. C’est du moins ce que ressentent un grand nombre de donneurs lors de leur parcours de contrôle pré-greffe.

Du point de vue de la société, les donneurs vivants français demeurent confrontés à des difficultés importantes au niveau administratif et financier : si la loi de bioéthique prévoit le principe de la neutralité financière du don (frais médicaux, transports, pertes de salaire, etc.), sa mise en oeuvre repose sur une complexe et parfois défaillante articulation entre les hôpitaux et l’Assurance Maladie.

Ils se retrouvent impuissants face à une administration insuffisamment sensibilisée et souvent mal informée. La personne qui a donné un organe se trouve en outre susceptible de se voir refuser l’accès à des assurances spécifiques, par exemple dans le cadre de la souscription d’un prêt immobilier ou d’avoir à affronter des cotisations d’assurance complémentaire de santé ou de prévoyance plus élevées.

Et pourtant, qu’on ne s’y trompe pas. Il faut regarder la réalité en face. Nous savons désormais que le potentiel du prélèvement sur donneurs décédés est limité, environ 4 000 donneurs potentiels chaque année, et qu’il en faudrait 11 000 pour répondre aux besoins. Si la France se situe aujourd’hui dans le « peloton de tête » mondial en ce qui concerne le prélèvement sur donneurs en état de mort encéphalique, elle doit aujourd’hui, si elle veut répondre aux besoins de sa population, développer les autres sources de prélèvement que sont le donneur décédé suite à un arrêt cardiaque réfractaire et le donneur vivant.

Si l’on considère comme un objectif légitime de santé publique, le fait de mettre fin aux décès d’environ 220 personnes qui meurent chaque année, faute de greffons et de satisfaire les besoins des près de 10 000 personnes inscrites sur les listes d’attente, il est indispensable de diversifier les sources des greffons en exploitant les ressources à la fois des donneurs vivants et des donneurs décédés suite à un arrêt cardiaque.

Une solution réaliste et efficace consiste à viser, dans les cinq ans, une diminution du taux de refus de 10% (on passerait de 30 à 20%), un triplement du nombre de greffes de reins réalisées à partir d’un donneur vivant et un développement du prélèvement sur donneur décédé suite à un arrêt cardiaque à hauteur de 15% du total des transplantations rénales.

Toutes mesures qui impliquent de considérer la greffe avec DV comme une composante de plein droit et de plein exercice de l’ensemble des greffes rénales.

On reste ici dans une vision très proche de celle d’Amartya Sen. Il s’agit bien d’une question d’organisation et non d’un manque d’organes. Lesquels existent en nombre suffisant. Il suffit d’aller les chercher là où ils sont.

 


 

Et la démocratie ?

 

Cet aspect est évident, mais la démocratie ? Qu’a-t-elle à faire dans l’histoire. Venons-y justement. Nous allons l’introduire par le biais qui sert de fil directeur à notre rencontre, celui de l’éthique.

Ce sont essentiellement des motifs d’ordre moral ou éthique (je reviendrai sur la distinction) qui sont invoqués par tout un ensemble d’instances juridiques, législatives et administratives pour freiner le développement de la greffe avec DV.

Deux relèvent de la morale générale : crainte du trafic d’organes et crainte des pressions morales exercées sur le donneur par la famille ou des tiers. Le troisième ressortit plus précisément à l’éthique médicale : « primum non nocere », on ne mutile pas un corps sain, on ne prend pas le risque d’affaiblir un organisme en bonne santé. Le respect de ce principe s’est traduit directement dans la formulation d’un questionnaire dans le cadre de la consultation nationale de révision de la Loi de bioéthique en juin dernier.

Le médecin en charge de ce questionnaire posait l’alternative suivante : « êtes vous plutôt favorable aux greffes avec mutilation ou aux greffes à partir de cadavres ? » S’agissant de sensibiliser la population aux questions de bio-éthique liées aux transplantations, on pouvait imaginer des formulations moins militantes… Parce que l’éthique milite ! Dans tous les sens ….

Morale ici, éthique professionnelle là.

Je rappelle rapidement la différence entre morale et éthique.

La première raisonne en termes de Bien et de Mal.

La seconde, plus nietzchéenne, se situe Par delà le bien et le mal, pour raisonner en termes plus modestes de « bon et de mauvais ». La morale commande, l’éthique recommande.

La première se prévaut de l’universel, la seconde est plus relative, moins universelle et par exemple propre à telle ou telle profession.

La première se donne comme un impératif catégorique, la seconde comme un impératif plus hypothétique (Comte – Sponville).

L’éthique peut donner lieu à des conflits de valeur. On peut composer avec. On est forcés de composer avec, puisque par nature, elle est relative.

Les deux premières craintes – trafic et pression – se fondent sur des principes moraux fondamentaux de notre société.

Le corps n’est pas un objet marchand, aucune de ses parties ne doit faire l’objet d’un commerce. Chaque individu est libre et autonome et personne ne doit abuser d’un « état de faiblesse » ou de sujétion dû à son âge (enfance ou sénilité) ou à une relation de domination (parentale par exemple) pour le contraindre à accomplir, avec des pressions morales ou physiques, contre son gré, un acte auquel il n’adhère pas.

Ces deux principes moraux auxquels adhère l’immense majorité de nos concitoyens sont inscrits dans la loi. Et qui y contrevient est passible des tribunaux et de sanctions.

Ces deux menaces ne semblent pas aujourd’hui en France constituer des dangers considérables.

Notre législation s’est d’ailleurs dotée de dispositions efficaces pour les combattre.

En ce qui concerne les risques de trafic organisé, notamment par des « mafias », si ce phénomène est une réalité émergente dans certains pays pauvres, il fait aussi l’objet d’une forme de désinformation, orchestrée notamment par certains médias peu scrupuleux. Il serait caricatural de considérer que la France est à l’heure actuelle une cible privilégiée de ces réseaux. Du reste, les pays comparables au nôtre en termes de développement économique et de protection sociale qui ont une activité importante et ancienne de greffes à partir de donneurs vivants (les pays scandinaves par exemple) ne déplorent aucune dérive éthique dans ce sens. Quant à la marchandisation privée, de la main à la main, d’un organe, entre deux membres d’une même famille, gageons que si elle existe elle demeure dans l’ordre de l’infra-marginal.

La vigilance conjointe des équipes de greffe et des comités donneurs vivants constitue un dispositif très efficace de prévention des dérives potentielles. Il en va de même pour l’exercice de pressions. La consultation avec le ou la psychologue, prévue dans le parcours du donneur vivant, constitue une épreuve de vérité efficace. Les cas les plus fréquents sont connus et se repèrent facilement : ils frappent les jeunes filles, les enfants, etc...

 


 

Primum non nocere

D’une tout autre nature, est le frein du « primum non nocere ».

On touche ici à un principe fort de l’éthique médicale, enseigné dans toutes les facultés du monde depuis le 19ème siècle et que Auguste-François Chomel, l’un des disciples de Laënnec a formalisé avec netteté… en latin. Il est aussi présent chez Hippocrate sous une forme moins exclusive.

Alice Casagrande a très bien montré dans son enquête auprès des praticiens comment ce principe éthique pouvait entrer en conflit, au sein même de l’univers médical,  avec d’autres principes de l’éthique médicale, entre autres celui d’Hippocrate, « être utile, servir, soigner ».

Concrètement ce dilemme se traduit, dans le domaine de la transplantation et sur un plan objectif, par un choix très difficile à opérer pour les médecins concernés entre l’observation stricte du principe qui laisse alors mourir des personnes inscrites sur la liste d’attente ou le souci de donner la priorité au service assuré à la liste d’attente, au prix d’une infraction au principe et des risques qui s’ensuivent.

Et de fait, on comprend que le choix soit souvent très difficile à prendre. Le corps des transplanteurs et à travers eux la transplantation d’organes est à la merci des médias, friands de tous les scandales. On imagine la façon dont serait exploitée dans les médias la plainte d’un donneur dont la néphrectomie aurait gravement et durablement altéré l’état de santé. Chacun se souvient de l’affaire d’Amiens et des grands dégâts qu’elle a provoqués dans le domaine de la transplantation.

Le risque zéro n’existe pas. Il s’agit d’un conflit de valeurs éminemment respectable. Des chirurgiens réputés avouent qu’ils dorment mal la nuit qui précède une transplantation avec donneur vivant. Le dilemme a plutôt été tranché en France en faveur du respect du principe. D’autres pays ont adopté des attitudes différentes. Question : connaissez-vous beaucoup de cas de donneurs qui se soient plaints des mauvais traitements dont ils auraient été l’objet, d’une altération de leur état de santé, etc… ?

 


 

A armes égales

Mais la démocratie, direz-vous ? J’y viens.

Les questions de santé publique ne sauraient se réduire à un conflit de valeurs au sein du corps médical. Une chose est le conflit de valeurs interne à l’univers médical. Autre chose le conflit de valeurs entre l’univers médical et celui des insuffisants rénaux et de leurs proches. Le corps médical n’est pas le seul producteur de valeurs éthiques. Il y a évidemment d’autres partenaires en jeu qui peuvent aussi être producteurs de valeurs éthiques.

Les proches des insuffisants rénaux par exemple.

Et la démocratie, chère à Amartya Sen, consiste justement à reconnaître comme éthiques les valeurs produites et portées par les patients et leurs proches, à les écouter et à les respecter. A les considérer avec le même respect dont témoignent les patients et les donneurs pour l’éthique médicale, c’est-à-dire comme une donnée à part entière du débat éthique. A armes égales.

Il y a de leur part, à la fois une demande et une éthique, surtout de la part des donneurs vivants comme de celles et de ceux qui se portent volontaires pour que l’un de leurs organes en bonne santé passe dans le corps de leur femme, de leurs enfants, parents, frère, sœur, ami…

Aujourd’hui, l’éthique médicale est dominante et hégémonique. Elle est assez forte pour imprimer son empreinte au système législatif de même qu’aux libertés prises avec l’application des lois.

Lors de la dernière loi de bio-éthique, c’était un médecin qui était Président de la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales.

Et non des moindres, adversaire déclaré des greffes avec donneur vivant et pionnier et virtuose international de la transplantation.

C’est dire si son avis pèse lourd.

Aujourd’hui c’est encore un cardiologue qui est rapporteur de la mission d’information de l’Assemblée Nationale sur la révision des lois bioéthiques.

La liste des personnes auditionnées par la Commission parlementaire comportait beaucoup de membres du corps médical et très peu de représentants des patients, dont les six associations ont été expédiées dans une même séance en moins de deux heures. Autant dire que dans la loi, comme dans la pratique, les chances de s’exprimer et de s’imposer ne sont pas également réparties entre les valeurs éthiques des patients et celles les médecins.

Vaste problème qui est en train de changer, lentement mais sûrement, en particulier à la suite de la mobilisation des associations de patients atteints par le sida.

Les patients ont leur mot à dire, y compris dans les réunions scientifiques. La dépendance absolue par rapport au pouvoir médical est remise en cause. Il était temps car au début de la pandémie les morales traditionnelles relatives à la sexualité du corps médical ont constitué des obstacles à la prise en compte objective de cette maladie. Dans les maladies chroniques aussi, où se noue une relation au long cours entre soignants et patients, le corps devient l’objet de négociation incessantes entre les normes énoncées par le pouvoir médical et les demandes des patients.

Je me limiterai au cas du donneur vivant. Très peu d’occasions lui sont offertes pour exprimer les valeurs qui l’animent, les motivations profondes de son acte.

Les passages chez le/la psychologue, le psychiatre, et le comité d’experts ont surtout une fonction prophylactique ; ces consultations cherchent à s’assurer que le donneur n’est pas fou, irresponsable, manipulé, intéressé, bref animé de mauvais penchants. On lui attribue le satisfecit dès lors qu’il apporte la preuve qu’il est consentant, responsable de ses actes et conscient  des risques qu’il court.

Mais le contenu positif des valeurs qui l’animent ne servent aux sélectionneurs que d’indicateurs, de marqueurs du bon état de santé mental du donneur. Elles ne font jamais l’objet d’une exposition publique, d’une valorisation, d’une publicité aussi positive que les valeurs éthiques propres au corps médical.

Or, quelles sont-elles ? Elles sont très simples, instinctives même. Aux antipodes des caricatures bien-pensantes qui en célèbrent l’altruisme, l’esprit de sacrifice, la générosité dans un registre voisin de celui dont usent les hommes politiques pour exalter les vertus posthumes des « morts pour la France », en Afghanistan ou ailleurs.

Elles vont de soi.

Et toutes les enquêtes réalisées sur la psychologie des donneurs vivants, dans tous les pays où on pratique ce type de greffes, et même en France, relèvent les mêmes traits.

Straight forward decision, d’abord. La décision se prend d’un coup comme une évidence. Se présente la possibilité de porter assistance à un proche, de lui permettre en échappant à un traitement astreignant et dégradant à terme, de mener une vie normale et par là même de restaurer l’équilibre sanitaire du groupe familial. Une planche de salut passe à portée, on s’en saisit. Outre cet acte élémentaire de solidarité, il y a aussi le sentiment très particulier de pouvoir contribuer par son action à améliorer l’état de santé d’un proche. Peu de maladies offrent à un proche l’opportunité de jouer un rôle actif et décisif dans la maladie de l’autre.

Combien de fois entend-on les proches d’une personne atteinte d’une maladie mortelle s’exclamer avec désespoir «  Ah !  qu’est-ce que je ne donnerais pas pour que tu continues à vivre ».

Lequel d’entre nous n’a pas ressenti cet insupportable sentiment d’impuissance. Or, impossible en général, ce geste est parfaitement réalisable et salvateur dans le cas de l’insuffisance rénale. Les proches ont la possibilité de venir en aide avec efficacité et d’immenses chances de succès à ceux qu’ils aiment.

Altruisme ? Sans doute mais égoïsme aussi. Le donneur étant par la loi familialement lié au receveur, la restauration d’un bon état de santé de ce dernier contribue aussi à améliorer son propre bien-être et celui du groupe tout entier, qu’il soit parent (il a le sentiment de réparer une injustice dont il peut se sentir coupable par la transmission), époux, et même enfant. Le cas des frères et sœurs est plus complexe quand les relations s’effectuent sur fond de rivalité.

Dans tous les cas, l’acte suscite un vif sentiment de fierté chez le donneur et un accroissement notoire de l’estime de soi. « Si c’était à refaire, je le referai », disent l’immense majorité des donneurs vivants.

D’autant qu’ils peuvent chaque jour constater de visu que l’opération comporte pour eux des risques très faibles et d’immenses bénéfices pour la personne transplantée. En termes d’espérance de vie comme de qualité de vie. Toutes les statistiques nationales et internationales l’attestent avec clarté. Les greffes rénales à partir de donneurs vivants fonctionnent mieux et plus longtemps que celles à partir de donneurs décédés. Les demi-vies des greffons sont d’environ 20 ans dans le premier cas, contre 13 dans le second. Nous sommes clairement en présence du meilleur traitement, et de très loin, de l’insuffisance rénale terminale. L’espérance de vie d’un donneur est estimée supérieure, toutes choses égales d’ailleurs, à la moyenne de ses concitoyens ! Aucun accident ne s’est produit en France depuis plusieurs décennies (et a fortiori depuis a mise en place du registre de suivi des donneurs, initié par la loi de bioéthique de 2004) en ce qui concerne le rein.

A-t-on le droit de limiter son accès, tant aux receveurs qu’aux donneurs ?

 


 

d’abord et avant tout de ne pas interdire

Le refus réitéré du pouvoir législatif d’inclure les amis proches dans le cercle des donneurs, refus justifié par le fait que cet élargissement ouvrirait la porte à tous les trafics et à toutes les dérives, est surtout révélateur de la conception que se font de l’amitié les hommes politiques, les fameux « amis de trente ans ».

Cet élargissement relatif du cercle des donneurs n’engendrerait pas de facto une vague nouvelle de candidats à la greffe avec donneurs vivants.

Elle aurait l’immense mérite d’offrir la possibilité à des insuffisants rénaux ne pouvant trouver de donneur au sein du cercle de famille, soit parce qu’ils ne sont pas compatibles, soit plus prosaïquement parce qu’ils n’ont pas de famille, de bénéficier de la formule. Idem pour les dons croisés.

Ce qu’on demande à la loi, c’est d’abord et avant tout de ne pas interdire, de ne pas empêcher : version politique du « primum non nocere »

Ces formes élémentaires de la solidarité ont cessé d’animer aujourd’hui les responsables de la vie politique.

Beaucoup ont perdu la capacité de concevoir la générosité comme une donnée, non pas universelle, mais relativement courante de la vie sociale.

Il est particulièrement pénible pour un donneur d’être aussi peu reconnu pour ce qu’il est, dans la sincérité de ses valeurs, de son engagement, et encore une fois, dans le strict respect des règles élémentaires de la solidarité entre siens.

Victime, coupable, naïf, inconscient, fanatique, utopiste, irresponsable, telles sont les épithètes associées à qui souhaite que la nouvelle loi n’entrave pas trop le développement des greffes avec donneur vivant, voire en permette le développement…

Nous en avons fait l’expérience douloureuse tout au long de notre campagne avec Yvanie Caillé et Demain La Greffe à l’occasion des consultations préalables à la rédaction du texte de la nouvelle loi de bioéthique. Et l’appartenance politique des décideurs ne change rien à cette méfiance, cette suspicion abondamment répandue sur les intentions des donneurs.

Le rapporteur de la Commission a même proposé à Nice d’introduire des juristes dans les comités donneurs vivants afin de rendre l’épreuve plus sélective. « Aujourd’hui, ils acceptent tout le monde... ».

 


 

Hamburger pour la médecine, Caillavet pour la loi

 

Il n’en a pas toujours été ainsi. Deux grandes figures ont contribué à façonner le cadre législatif et médical qui a servi de toile de fond à la transplantation et au don d’organes dans notre pays. Ils étaient l’un et l’autre pétris d’éthique et cette éthique était celle de la solidarité. Jean Hamburger pour la médecine, Henri Caillavet pour la loi.

Relisons un instant le début d’un article où H. Caillavet évoque en 2003 ce qu’il avait voulu faire en 1976.

« Tous avaient exprimé, leur confiance dans cette « aventure » mais aussi leurs déceptions puisque nous manquions cruellement de greffons, cependant que les règles déontologiques bloquaient leurs interventions. Or, précisaient-ils, cette pénurie contraignait inévitablement à des choix quant aux receveurs, aux équipes médicales et, à terme, développait des dangers de commercialisation alors que de nombreux décès survenus souvent dans des circonstances douloureuses auraient permis des prélèvements quasiment susceptibles de satisfaire des demandes toujours plus pressantes.

Ainsi, grâce à la greffe, la mort aurait à nouveau donné naissance à la vie !

Ma loi ? J’ai eu tout simplement l’idée de renverser l’ordre naturel du consentement à la greffe. Je postulais la fraternité en proposant la présomption de don. Plutôt, en effet, que d’être contraint à solliciter, avec des résultats aléatoires, l’autorisation d’un ou des membres de la famille de prélever un organe en vue d’une greffe, je demandais que, sauf refus explicite du défunt, le prélèvement sollicité par le docteur fut de droit. Pour moi, cette procédure, cette novation juridique devait exprimer le sentiment d’altruisme qui reste lové dans le coeur des hommes responsables et civilisés. En d’autres termes, il s’agissait d’illustrer la solidarité sans laquelle nulle collectivité humaine n’est concevable. J’invitais donc le législateur à rejeter l’égoïsme pour lui substituer l’amour de son prochain. A l’évidence, je réclamais la gratuité du don d’organe et son anonymat afin d’éviter d’éventuelles turpitudes véritablement maffieuses. »

Quant à Jean Hamburger, impossible ne pas évoquer la façon dont il a accueilli la mère de Marius Renard et la suite positive qu’il a réservée à sa demande pressante, une nuit de Noël. Il a compris, lui,  d’emblée, les valeurs éthiques qui habitaient cette femme. Sa réponse fut l’acte fondateur des greffes rénales en France. N’oublions donc pas en dépit du discrédit dont le donneur vivant est aujourd’hui l’objet de la part du monde politique, que c’est une femme, une mère qui a réussi à convaincre le grand médecin de prendre les risques qu’il a pris en l’autorisant à manifester sa solidarité élémentaire à l’égard de son fils, Marius. Cet acte de compréhension manifesté à l’égard de l’autre relève de plein droit de ce qu’Amartya Sen appelle démocratie.

On est loin aujourd’hui de ce souffle fondateur. Que de dérives, depuis. Dérives, cette expression maritime est souvent utilisée par les adversaires des greffes avec donneur vivant pour stigmatiser les risques de trafic ou de pressions…

Ne seraient-ce pas eux qui auraient le plus dérivé dans l’histoire ?

 

 

 

1 commentaire
 
+2 # JPM - Le 16 janvier 2013 à 12h13
et la greffe en dons croisés la loi a été votée mais rien ne bouge pourquoi?
 

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