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Les hommes meurent mais ce sont les femmes qui sont malades...

Mis à jour le mercredi, 18 avril 2012 08:54 - Écrit par Yvanie le jeudi, 22 décembre 2011 01:04

Les hommes meurent mais ce sont les femmes qui sont malades...

Par Christian Baudelot

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Les femmes vivent plus longtemps que les hommes, mais elles sont plus souvent malades. Intrigant, n’est-ce pas !

C’est pour y voir plus clair qu’Anne-Sophie Cousteaux a consacré sa thèse de sociologie, soutenue à Sc-Po en décembre 2011, à expliquer ce paradoxe : sur-mortalité masculine d’un côté, sur-morbidité féminine de l’autre. 

Les hommes meurent plus tôt que les femmes, la chose est sûre, en France mais aussi dans la plupart des autres pays de la planète. L’explication est simple : des causes de décès en grande partie « évitables » qui interviennent entre 20 et 65 ans : tabagisme, alcoolisme, conduites routières dangereuses, comportements violents, accidents du travail.

Mais les femmes, pourquoi sont-elles plus malades sans pourtant en mourir tout de suite ?

Les premières réponses qui viennent à l’esprit ne sont pas les bonnes.

La biologie ? Le corps des femmes est différent de celui des hommes mais il n’est pas plus fragile ni moins résistant. Les cancers de la prostate sont aussi ravageurs que ceux du sein.

La place des femmes sur le marché du travail qui occupent les postes les moins stables et les moins payés ? Leurs charges domestiques et familiales ? Pas de lien clair, là non plus, entre le statut social de la femme, au travail et à la maison, et sa moins bonne santé.

Maladies imaginaires ? En « s’écoutant trop », elles sur-déclareraient leurs problèmes de santé ? Pas du tout, elles sont bel et bien plus souvent malades que les hommes, le fait est établi. Leurs affections se manifestent par des troubles psychologiques et somatiques plus fréquents.

Mais alors pourquoi, comment ?

 

 


 

Un rapport au corps et à la santé très différent

A l’origine de l’écart, un rapport au corps et à la santé très différent de celui des hommes.

La question suivante a été posée par l’Insee à un gros échantillon de personnes : « Etre en bonne santé, qu’est-ce que cela signifie pour vous ? ».

Les réponses enregistrent de très fortes différences selon l’âge des personnes interrogées bien sûr, mais aussi selon le sexe.

« Faire du sport » est une réponse typique des hommes ; « se débrouiller seule », une réponse typique des femmes.

Les premiers entendent la bonne santé comme un bien-être complet, à la fois physique et moral : « être bien dans sa peau », « bien se porter », «bien manger », « faire ce qu’on veut ».

L’état de bonne santé est associé chez eux au bonheur et à la liberté. Ils ont une conception hédoniste de la santé, celle qui leur permet de faire ce qu’ils veulent, aller où bon leur semble, sans contrainte.

Le tableau des femmes est plus sombre. La bonne santé n’est pas associée à l’idée de bonheur mais à l’absence de trois gros malheurs : la dépendance, la maladie et la douleur : « ne pas être malade», «ne pas prendre de médicaments », «ne pas souffrir », « être indépendante. ».

Des hommes soucieux avant tout du bien-être, à la fois inconscients et ignorants, mais plutôt optimistes dans leur hédonisme qui finit par leur coûter cher en termes de durée de vie ; des femmes plus pessimistes, plus sombres, plus inquiètes, mais plus lucides et mieux informées. Une angoisse productive puisqu’elle leur permet d’échapper en connaissance de cause et plus que les hommes à l’usure au travail : temps partiel, arrêts maladie, retraite anticipée…


Et la médecine...

Habituées à consulter un gynécologue dès l’adolescence, dans une optique de contrôle, les femmes ont un rapport préventif à la médecine.

Celui des hommes est plutôt curatif : ils attendent souvent longtemps avant de consulter un médecin.

Les femmes se connaissent mieux, elles perçoivent et interprètent mieux les signaux que leur envoie leur corps.

La santé, elles en connaissent un rayon du fait du rôle d’infirmière à domicile qui est le leur à la maison. Elles ne s’occupent pas seulement de leur propre santé mais écopent aussi du soin de s’occuper de celle des autres : enfants, petits enfants, mari, parents, beaux et grand parents.

Le rapport direct avec le médecin, l’hôpital ou le dispensaire, c’est elles. A force de les fréquenter, elles en apprennent beaucoup.

Passé un certain âge, les problèmes de santé deviennent le premier sujet de conversation des femmes entre elles. Se transmettent ainsi beaucoup d’expériences et de savoirs glanés au gré des événements qu’elles ont vécus en direct ou par l’entremise des autres.

D’un point de vue fonctionnel, la répartition inégalitaire des tâches domestiques, qui se maintient et souvent s’accentue chez les retraités et les personnes âgées, joue un rôle de révélateur très sensible d’incapacités chez les femmes. Elles les alertent.

Elles en savent plus, soit ! Mais pourquoi sont-elles plus souvent malades ? Elles ne se limitent pas à connaître mieux la question, elles reconnaissent aussi leurs maladies, elles les déclarent, les abordent de front, contrairement aux hommes, plus sourds et aveugles à leurs symptômes, qui ne consultent souvent que lorsqu’il est trop tard.

Elles consultent et se soignent, quitte à « s’arrêter » plus souvent et plus longtemps que les hommes, comme s’en plaignent de nombreux chefs d’entreprise ! Ce qui leur permet de vivre plus longtemps avec des maladies bien traitées.


Elles finissent quand même par mourir...

Elles finissent quand même par mourir, mais plus tard et pas du suicide.

Cette porte de sortie est réservée au sexe masculin dans l’immense majorité des pays sauf en Chine et à un moindre degré, en Inde.

Le fait est connu et bien mesuré depuis le milieu du 19ème siècle : les hommes se suicident de trois à quatre fois plus que les femmes.

Mais, Anne-Sophie Cousteaux le montre très bien, ce qu’elle appelle le mal-être n’est pas un apanage du « sexe fort », comme on l’a longtemps appelé (à tort peut-être !).

Les femmes souffrent autant et peut-être plus que les hommes du mal-être dans la vie, mais l’expriment sous des formes différentes.


Les hommes se suicident mais les femmes dépriment

« Les femmes développent des symptômes, les hommes des comportements » (Alain Ehrenberg). Là aussi le fait est bien établi. Et une dépression n’est pas plus drôle qu’un suicide : elle dure plus longtemps et affecte gravement tous les membres du groupe familial.

Chaque sexe a ainsi sa propre façon de répondre aux différentes tensions de la vie et d’exprimer son mal être. L’incorporation de valeurs inculquées depuis la plus tendre enfance aux filles et aux garçons détermine nos réactions les plus intimes et sur lesquelles nous n’avons pas de prise directe.

A qui jugerait tous ces propos un brin sinistres, nous proposons de méditer sur deux raisons de se consoler.

Dès lors qu’on adopte une perspective de moyen et a fortiori de long terme, l’état de santé moyen de la population ne cesse de s’améliorer en France, du moins au regard d’un indicateur, certes grossier mais significatif, celui de l’espérance de vie qui s’allonge à chaque enquête, pour les hommes comme pour les femmes. Ce n’est pas rien.

Depuis des millénaires, on le sait, les femmes vivent sous le joug de la domination masculine. Or, comparées aux autres domaines de la vie sociale marqués par les inégalités, celles de la santé frappent d’emblée par un trait très original qu’on ne retrouve nulle part ailleurs : les femmes sont devant les hommes.

Le fait est assez inhabituel, exceptionnel même, pour être souligné. Puisque dans tous les autres domaines, salaires, emplois, chômage, sous-emploi, travail partiel, carrières etc, les femmes sont les premières victimes des inégalités.

Anne-Sophie Cousteaux va plus loin que ce constat. Elle montre avec talent que, ruse de l’histoire, les femmes ont dans ce domaine réussi à retourner à leur avantage les signes de leur domination : temps partiel subi, carrières professionnelles incomplètes, retraites anticipées, travail domestique et soins prodigués aux enfants, aux parents, etc.

Autant de mesures efficaces pour échapper à l’usure au travail qui mine la santé des hommes au point de les faire mourir plus tôt.